Le manga et l'anime deviennent des marques

Pour que l'anime continue d’être aimé dans le monde entier

Société

Sakurai Takamasa [Profil]

L’animation japonaise a engendré un certain nombre d'œuvres qui ont séduit les jeunes dans le monde entier. Toutefois, afin que le Japon reste un grand pays d’animation dans l’avenir, il doit surmonter un défi majeur.

Le piratage sur Internet n’est pas l’ennemi

L’autre sujet qui pose un problème à l’industrie de l’animation concerne l’internationalisation. Les œuvres de l’animation japonaise sont vues dans le monde entier, certes. Mais bien souvent, cette vision se fait de façon illégale sur internet. Cette situation génère un manque à gagner important pour le secteur. Les fans étrangers exigent de voir les anime avec les voix des acteurs japonais en VO, et dans de nombreux cas mettent eux-mêmes en ligne des sous-titrages dans leur langue sur internet. Certes, il est facile de considérer ces pratiques comme un mal d’un point de vue juridique, mais tout n’est pas si simple.

Je suis bien entendu parfaitement conscient de l’importance de la question des droits d’auteur, et il n’est pas dans mon intention de la minimiser. Au cours de mes conférences à l’étranger, j’insiste moi-même très souvent sur les conditions de production de l’animation japonaise pour faire comprendre à mes interlocuteurs que les anime ne se créent pas en un instant par un coup de baguette magique, mais par le dur et long labeur de nombreux créateurs qui se donnent corps et âmes pour réaliser ces chefs d’œuvre.

Néanmoins, il est difficile de se limiter à une approche juridique du phénomène, ne serait-ce que parce que la plupart des fans qui réalisent les sous-titres et qui les mettent en ligne ne sont pas les ennemis de l’animation japonaise ni n’ont aucune intention de porter dommage à l’industrie de l’anime, bien au contraire. Ils réalisent ces sous-titres avec amour et respect pour l’œuvre, qu’ils souhaitent précisément montrer au plus de monde possible.

Un nouveau business modèle est-il possible ?

Changeons de point de vue : il est indéniable que le visionnage en réseau a permis à l’animation japonaise d’être vue et appréciée dans le monde entier dans des proportions qui dépassent de loin celles de la télévision au XXe siècle. Pour obtenir des résultats similaires, le secteur devrait investir des moyens astronomiques, totalement hors de portée de l’industrie japonaise.

Les revenus de l’industrie de l’animation japonaise reposent pour une grande part sur la vente de DVD ou de Blue-Ray. Il est clair que ce business modèle atteint ses limites.

En particulier, seuls les projets pour lesquels le public est déjà identifié et considéré comme acquis connaissent une réalisation en anime, ce qui traduit une certaine standardisation des projets. Il n’est malheureusement pas niable que la variété, qui faisait l’attrait essentiel de l’animation japonaise, s’affaiblit, du fait que la vente en package est le modèle le plus important du marché.

Néanmoins, il ne faut pas être pessimiste. Malgré les différences de contextes culturels ou historiques des diverses régions et pays, de nombreux jeunes dans le monde, en dessous d’une certaine limite d’âge, ont été élevé dans la connaissance et l’amour de l’animation japonaise, ce fait est incontestable. L’anime a modifié à jamais le préjugé qui, au XXe siècle, faisait considérer les dessins animés comme des produits pour les enfants. Les anime resteront appréciés du monde entier, pour autant que les créateurs conservent un esprit « artisanal » à leur travail.

En définitive, il est temps de repenser fondamentalement le business modèle et l’internationalisation de l’industrie de l’animation, ce qui ne sera pas possible sans que s’ouvre un débat. Sans doute ceux qui profitent du système actuel ne tiennent-ils pas à le changer. Mais il ne s’agit que de prendre les devants avant que ne se déclare une crise majeure pour le secteur tout en entier. La capacité de construire un nouveau business modèle est l’autre face de la capacité de l’industrie à maintenir un haut niveau de création, l’attente de tous ceux qui, à travers le monde, ont grandi avec les anime japonais est extrêmement forte sur ce point.

(D’après un original en japonais paru le 15 décembre 2014. Photo de titre : l’auteur en compagnie des participants du festival manga et anime Connichi à Kassel, Allemagne, en septembre 2014.)

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Sakurai TakamasaArticles de l'auteur

Producteur, auteur, professeur invité de l’Université Digital Hollywood à Tokyo. Né en 1965. Diplômé en sciences politiques et économiques de l’Université Waseda, devient conseiller éditorial dans une maison d’édition. Engage ensuite une activité de réalisateur ou de producteur pour de nombreux médias et événements. C’est à ce titre qu’il apparaît comme un pionnier de la diplomatie culturelle portée par les phénomènes de l’anime ou de la mode de Harajuku. Donne de nombreuses conférences un peu partout dans le monde, membre d’une association d’experts du ministère des Affaires étrangères. Parmi ses nombreuses publications : Sekai kawaii kakumei (La révolution kawaii mondiale) (PHP Shinsho), Anime bunka gaikô (Diplomatie culturelle de l’anime, Chikuma shinsho).

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