Les grandes figures historiques du Japon

Minakata Kumagusu : l’esprit universel de l’époque Meiji

Culture Science

Nakazawa Shin’ichi [Profil]

Scientifique, folkloriste, environnementaliste, philosophe... Minakata Kumagusu était un homme universel, dont l’esprit brillant et pénétrant ne connaissait pas de frontières. Le grand anthropologue Nakazawa Shin’ichi nous fait partager sa vision de ce personnage qui remit en cause toutes les hypothèses sur lesquelles reposaient la société japonaise et la science occidentale.

Les années d’engagement écologique

La botanique a progressé à grands pas grâce aux découvertes effectuées par Minakata dans les montagnes de Kumano. Il finit toutefois par sortir de sa retraite pour s’installer plus à l’ouest, dans la ville côtière de Tanabe. En 1906, il épousa Matsue, fille du prêtre en charge du sanctuaire local de Tôkei, et le couple eut un fils et une fille. Pendant un certain temps, Minakata mena à Tanabe une vie paisible mais bien remplie. Il fit la découverte d’une nouvelle espèce de moisissure visqueuse (Mianakatella longifolia) dans son propre jardin et écrivit sur le folklore de fascinants essais qui furent publiés de son vivant sous forme de livres.

Ces années de relative tranquillité ont pris fin quand Minakata s’est lancé dans une croisade contre la politique de regroupement des sanctuaires adoptée par le gouvernement. En 1906, le gouvernement de Meiji, qui souhaitait rassembler la myriade de kami locaux sous l’égide du shintô d’État, émit un décret appelant les autorités locales à fermer les innombrables sanctuaires petits et obscurs qui parsemaient les campagnes japonaises et à les intégrer au sein d’un petit nombre d’enceintes plus grandes et plus centrales. Minakata était sensible à la menace que représentait cette politique. L’influence spirituelle qu’exerçaient ces petits sanctuaires shintô intacts n’était pas liée à leurs bâtiments mais à la forêt sacrée qui les environnait. La fermeture de milliers de petits sanctuaires locaux livrerait ces forêts à l’abattage et à l’exploitation. Minakata, qui craignait la destruction de ce précieux habitat naturel, s’engagea dans un combat acharné contre le regroupement des sanctuaires.

Des lettres de Minakata adressées à Yanagita Kunio utilisées
dans sa campagne contre le regroupement des sanctuaires. Le sanctuaire Ôyama, représenté sur ces photos, est l’un des nombreux petits sanctuaires de la préfecture de Wakayama qui ont été victimes de la politique de regroupement adoptée par le gouvernement.

Au début, ses protestations n’ont pas été entendues. Mais l’opposition résolue de Minakata a fini par alimenter un mouvement. Deux pamphlets composés par Minakata et largement distribués grâce au soutien du spécialiste du folklore Yanagita Kunio ont eu une influence déterminante. En 1910, Minakata fut arrêté et incarcéré après avoir perturbé, en état d’ébriété, une réunion organisée par les fonctionnaires chargés de la promotion de l’initiative de regroupement. Toujours égal à lui-même, il mit à profit son séjour en prison pour découvrir une nouvelle espèce de mousse visqueuse.

L’île de Kashima, avec en arrière-plan la montagne de Kii, chère à Minakata.

Grâce aux efforts infatigables de Minakata, le mouvement de regroupement des sanctuaires perdit de son élan et finit par s’arrêter quelques années plus tard. Au bout du compte, Minakata et sa défense acharnée et novatrice de l’environnement ont sauvé d’innombrables forêts de Wakayama. Au nombre de ces sauvetages, figure l’île de Kashima, au large du littoral de Tanabe. Cette île, riche en plantes rares, a été inscrite au patrimoine naturel en 1935. Quelques années plus tôt, Kashima avait été le théâtre d’un épisode clef de la vie de Minakata.

Au printemps 1929, il lui fut demandé de faire un exposé à l’empereur Shôwa – lui-même étudiant passionné des mousses visqueuses – à l’occasion de la visite du monarque à Wakayama. C’était un honneur sans précédent pour un roturier. Le 1er juin, Minakata prononça son allocution sur le vaisseau impérial Nagato, ancré au large du littoral de Kashima, et présenta à l’empereur un jeu d’échantillons emballés dans des boîtes de bonbons vides. Ce fut l’apothéose de sa vie.

Souvenirs de la rencontre de Minakata avec l’empereur Shôwa. De gauche à droite, la blouse de laboratoire qu’il acheta pour l’occasion, le serpent de mer uga mentionné dans son exposé et l’une des boîtes de bonbons où il rangea les spécimens présentés à l’empereur.

Minakata Kumagusu mourut en 1941, à l’âge de 75 ans. Aujourd’hui plus que jamais, il est vénéré non seulement pour les résultats remarquables qu’il put obtenir en tant que pionnier de la botanique, de l’écologie, de l’anthropologie et de l’étude du folklore, mais aussi en tant que franc-tireur doté d’une force et d’une pureté d’esprit qui lui ont permis de vivre sa vie conformément à ses choix.

L’auteur à la résidence de Minakata Kumagusu à Tanabe, dans la préfecture de Wakayama.

(Photo de titre : Minakata Kumagusu sur un cliché pris aux États-Unis en 1891, avec l’aimable autorisation du Musée Minakata Kumagusu.)

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Nakazawa Shin’ichiArticles de l'auteur

Né en 1950. Anthropologue, philosophe, spécialiste des religions, il est aussi directeur de l’Institut pour la Science Sauvage de l’Université Meiji. Après avoir étudié le bouddhisme au Tibet, il est retourné au Japon pour y développer son propre champ de recherche interdisciplinaire, l’« archéologie de l’esprit humain ». Lauréat du Prix Minakata Kumagusu 2016 pour les sciences humaines. Auteur de nombreux ouvrages, dont Geijutsu jinruigaku (Anthropologie de l’art) et Kumagusu no hoshi no jikan (Le moment resplendissant de Kumagusu). 

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