Les grandes figures historiques du Japon

Minakata Kumagusu : l’esprit universel de l’époque Meiji

Culture Science

Nakazawa Shin’ichi [Profil]

Scientifique, folkloriste, environnementaliste, philosophe... Minakata Kumagusu était un homme universel, dont l’esprit brillant et pénétrant ne connaissait pas de frontières. Le grand anthropologue Nakazawa Shin’ichi nous fait partager sa vision de ce personnage qui remit en cause toutes les hypothèses sur lesquelles reposaient la société japonaise et la science occidentale.

Des découvertes biologiques et spirituelles dans les montagnes de Kumano

En 1904, Minakata s’installa à l’auberge Osakaya, voisine du Kumano Nachi Taisha, l’un des trois principaux sanctuaires de Kumano. Cet hébergement lui servit de base pendant les mois suivants pour explorer les vastes forêts vierges de la région, où abondaient les lichens et moisissures visqueuses. Le jour, il s’en allait – en général seul – collecter des spécimens dans les montagnes de Kumano. La nuit, travaillant à la lumière d’une lampe, il examinait ses trouvailles au microscope, en faisait des croquis et consignait les descriptifs sur des étiquettes.

Parmi les quelques livres que Minakata avait emmenés pour lire durant sa retraite figurait un traité extensif sur le bouddhisme Kegon : Huayan wujiao zhang (Traité des cinq enseignements de Yuayan), écrit par le moine chinois du XVIIe siècle Fazang. L’étude de la doctrine bouddhiste dans la solitude des montagnes lui permit d’accéder à un nouveau stade de clarté spirituelle et mentale. Ce fut une période de fertilité intellectuelle extraordinaire, où les idées d’une nouveauté fulgurante jaillissaient en cascade de son esprit doué d’une activité surnaturelle.

Le microscope et le matériel de dessin de Minakata.

Au cours de cette période, Minakata a résumé le vaste éventail de ses idées sur la science, la religion et la métaphysique dans une longue lettre adressée au prêtre shingon Doki Hôryû. Il consacra des nuits entières à la rédaction de cette lettre qui remplit un rouleau de plus de dix mètres de longueur. Dans un passage particulièrement intéressant, Minakata remet en question les hypothèses fondamentales de la science moderne et envisage un nouveau paradigme de la connaissance qui transcende les limites de la science occidentale en intégrant la doctrine bouddhique.

La science occidentale, explique Minakata, s’appuie sur des relations linéaires de cause à effet pour éclairer les fonctionnements de la nature, mais ce genre de relations ne rend compte que de la facette la plus étroite de la réalité. La doctrine bouddhique de la pratitya-samutpada – connue sous le nom de engi en japonais – nous enseigne que tous les phénomènes apparaissent ensemble au sein d’un tissu interdépendant de causalité. Minakata pensait qu’une telle vision du monde ouvrait la voie à une approche de la science beaucoup plus complexe, expansible et multidimensionnelle. Pour expliquer les ressorts de cette « science du futur » élargie, il avait recours à une logique d’un ordre supérieur, étayée par un assortiment de métaphores et de diagrammes, dont le « mandala de Minakata », qui fait l’objet d’intenses recherches depuis quelques années.

Un passage de la lettre de Minakata à Doki Hôryû.

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Nakazawa Shin’ichiArticles de l'auteur

Né en 1950. Anthropologue, philosophe, spécialiste des religions, il est aussi directeur de l’Institut pour la Science Sauvage de l’Université Meiji. Après avoir étudié le bouddhisme au Tibet, il est retourné au Japon pour y développer son propre champ de recherche interdisciplinaire, l’« archéologie de l’esprit humain ». Lauréat du Prix Minakata Kumagusu 2016 pour les sciences humaines. Auteur de nombreux ouvrages, dont Geijutsu jinruigaku (Anthropologie de l’art) et Kumagusu no hoshi no jikan (Le moment resplendissant de Kumagusu). 

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