Quelle gestion de crise pour la sauvegarde du secteur de l’automobile japonais ?

Économie

La catastrophe du 11 mars a porté un coup terrible à de nombreuses entreprises japonaises. La reprise rapide des activités de Nissan a été applaudie au Japon comme à l’étranger. Nous avons interrogé le directeur général du constructeur, Shiga Toshiyuki, sur la gestion des risques, vitale pour une entreprise, et sur la stratégie de croissance afin de surmonter les difficultés actuelles.

Shiga Toshiyuki SHIGA Toshiyuki

Membre du conseil d’administration et directeur général de Nissan Motors Company. Né en 1953 dans la préfecture de Wakayama. Diplômé de la faculté d’économie de l’Université de la préfecture d’Osaka, il rejoint Nissan en 1976. Directeur du bureau de Jakarta au sein du département Asie-Océanie puis directeur du bureau de planification et du bureau de promotion de l’alliance, il devient administrateur exécutif délégué en 2000. Directeur général depuis 2005. Egalement président de l’Association japonaise des constructeurs automobiles (JAMA) depuis 2010.

Face à une nouvelle crise : la surévaluation du yen

—Outre les inquiétudes sur l’éventuelle pénurie d’électricité cet hiver, l’industrie japonaise est aujourd’hui confrontée à d’autres problèmes, notamment la surévaluation du yen ou l’augmentation des prix du carburant, baptisés les « six tourments de l’industrie ». Comment envisagez-vous d’affronter cette crise ?

SHIGA  Le plus handicapant est le yen fort. Quand un pays gagne en puissance et que le niveau de vie s’améliore, les salaires augmentent et sa devise s’apprécie. Quand sa devise s’apprécie, les industries à moindre valeur ajoutée qui s’appuient principalement sur le travail manuel ne sont plus rentables et elles partent s’installer à l’étranger. C’est ainsi qu’un pays qui était un peu pauvre devient progressivement plus riche. Inversement, quand un pays riche importe trop, sa balance commerciale devient déficitaire et sa devise s’affaiblit. Il est alors plus concurrentiel et peut de nouveau exporter ses produits. Pour moi, c’est ainsi que fonctionne la macro-économie.

En accord avec ce cycle, l’industrie évolue vers des secteurs à plus forte valeur ajoutée, ce que personne ne contestera, et il est inutile de protéger à tout prix les industries dont la compétitivité baisse. Protéger les industries traditionnelles est encore une chose différente. Une industrie qui perd sa compétitivité est, selon les lois du marché, vouée à disparaître. Il devient alors nécessaire de développer une autre industrie, qui sera le moteur de l’économie. Il s’agit là d’un principe évident.

En général, cette évolution de l’industrie se fait lentement et les industries les moins compétitives laissent la place à d’autres, plus compétitives. Au cours de cette évolution, la productivité et les technologies de ces nouvelles industries se développent. Cependant, aujourd’hui, la subite appréciation du yen ignore ce processus et elle est si puissante qu’elle peut annihiler définitivement la compétitivité de tous les secteurs. Parmi les quelque 120 millions de Japonais, on compte 54 790 000 actifs. Un cinquième d’entre eux, soit 10 360 000 travailleurs, est employé dans l’industrie. Quand l’industrie japonaise disparaîtra, où travailleront ces 10 millions de personnes ?

Certains estiment qu’à cause du yen fort, les industries devraient se délocaliser à l’étranger et que la main-d’œuvre pourrait se reporter vers l’agriculture, les soins médicaux, les soins aux personnes âgées ou encore la puériculture, mais je ne vois pas comment ces secteurs pourraient accueillir 10 360 000 travailleurs. Une nouvelle industrie phare est nécessaire. Il s’agira peut-être de l’industrie environnementale, ou des technologies de l’information. Mais, à l’heure actuelle, c’est l’industrie automobile qui joue ce rôle. Délocaliser à l’étranger alors qu’il n’existe aucun acteur à qui passer le relais est un acte irresponsable que le secteur automobile ne saurait commettre.

En tant que dirigeant d’entreprise, si on me dit de faire tourner les affaires même avec un dollar à 50 yens, je le ferai. Néanmoins, même si Nissan Motors survit ainsi, Nissan disparaîtra au Japon. A mes yeux, ce n’est pas une option.

Je suis réellement inquiet de constater que notre sentiment d’urgence face aux événements n’est pas partagé. Si le yen continue à être surévalué pendant cinq ans, le Japon perdra totalement son industrie. Sans industrie, comment soutenir le pays ? Cette inquiétude me taraude.

—Je saisis, à vous écouter, que l’industrie automobile est le reflet du Japon lui-même. Dans cette optique, quel est, selon vous, l’attrait des voitures japonaises ?

SHIGA  Je pense que c’est le soin typiquement japonais apporté au service fourni à l’utilisateur. Créer une atmosphère de bonheur qui enveloppe les passagers. C’est dans cette optique que nous construisons nos véhicules.

Et nous offrons aussi le plaisir de conduire. Une attention particulière accordée à l’environnement, avec des voitures émettant moins de gaz d’échappement ou chargés de peu de CO2 le cas échéant, ainsi qu’une sécurité accrue sont les éléments clés des voitures japonaises. N’oublions pas non plus la qualité propre au Japon, jusque dans les moindres détails.

L’esprit de service, le plaisir de conduire, l’environnement, la sécurité et la qualité : la réunion de ces cinq facteurs constitue l’attrait des voitures japonaises.

Interview : Harano Jôji (directeur réprésentatif de la Japan Echo Foundation)
Photos : Kawamoto Seiya

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