Un globe-trotteur japonais se recueille devant plus de 2 500 tombes de personnages mondialement connus

Culture

En 33 ans, Kajipon Marco Zangetsu a visité 101 pays et s’est recueilli devant les tombes de plus de 2 500 personnages célèbres qu’il appelle des « bienfaiteurs de la vie », de Dostoïevski à Beethoven ou la chanteuse Teresa Teng. D’où lui vient cette passion et quelles aventures celle-ci lui a amenées à vivre ?

Kajipon Marco Zangetsu KAJIPON Marco Zangetsu

Chercheur en littérature. Né à Osaka en 1967. Diplômé de l’Université de Kinki. En 33 ans, il s’est recueilli devant les tombes d’environ 2 500 personnalités dans 101 pays. Conférencier et rédacteur.

En auto-stop vers la Russie

Le cimetière de la ville polonaise de Frombork, près de la frontière russe, abrite la tombe de l’astronome Nicolas Copernic. Après s’être recueilli sur la tombe de Copernic, Kajipon se recueille sur celle du philosophe Emmanuel Kant, à Kaliningrad, une enclave russe entre la Pologne la Lituanie.

« Kant a été l’un des premiers promoteurs de la création d’une guilde des nations pour la paix dans le monde, comparable à l’ONU. Je voulais le remercier d’avoir pensé à l’humanité. »

Pour s’y rendre, le seul moyen de transport était une ligne internationale d’autocars, avec seulement deux départs par jour. Après une nuit sur place, il se lève à l’aube pour se rendre à la gare routière à 6 heures du matin. Mais après deux heures d’attente, l’autocar n’est toujours pas là. Il finit par demander à des militaires polonais, qui lui offrirent du thé chaud et une montagne de beignets.

En 2015, deux femmes, la mère et la fille, le conduisent en voiture jusqu’à Kaliningrad, ville russe où repose Kant.
En 2015, deux femmes, la mère et la fille, le conduisent en voiture jusqu’à Kaliningrad, ville russe où repose Kant.

Les gardes-frontières se montrèrent également charmants.

« Je leur ai demandé la permission d’attendre au poste jusqu’à ce que le car arrive. J’ai expliqué que j’étais Japonais et que j’effectuais un pèlerinage sur les tombes de personnages célèbres. Avant de venir en Pologne, j’avais visité les vestiges du consulat où avait officié Sugihara Chiune, en Lituanie, où j’avais également visité la tombe de Jósef Pilsudski “le père de la Pologne”, qui se trouve en territoire lituanien. Je leur ai montré la photo, et ils en ont été tellement émus qu’ils ont arrêté une voiture qui se rendait en Russie et ont négocié avec les passagers pour qu’ils acceptent de prendre avec eux ce Japonais qui désirait se rendre à Kaliningrad. C’est comme ça que je suis entré en Russie dans la voiture de deux femmes, la mère et la fille, et que j’ai pu sans autre difficulté me recueillir sur la tombe de Kant ! »

La traversée des États-Unis en autocar longue-distance

Kajipon s’est également plusieurs fois rendu en Espagne.

« J’ai fait plusieurs pèlerinages en Espagne. Chaque fois, je passe par Barcelone pour voir combien le chantier de la Sagrada Familia a avancé. Bien sûr je suis allé sur les tombes de Gaudi, de Goya, de quasiment tous les personnages célèbres de ce pays. Je suis aussi allé à Saint Jacques de Compostelle me recueillir sur la tombe de Saint Jacques. »

À Barcelone, j’ai visité le grand cimetière où repose le peintre Juan Miró, sur la colline de Montjuïc.

« Le gardien m’a dessiné un plan à la main qui était tellement imprécis, que je me suis perdu dans le cimetière, en danger de déshydratation sous la canicule. Depuis ce jour, chaque fois que je vois un tableau de Miró, j’ai soif… »

En Grande-Bretagne, il a visité une soixantaine de tombes, parmi lesquelles celles du roi Arthur, de Shakespeare, de Newton, de Conan Doyle et de Lawrence Olivier.

« Il y a très peu d’endroits où je ne suis pas allé entre Dover et le Loch Ness. »

Kajipon a également plusieurs fois visité les États-Unis. Lincoln, Edgar Poe, Hemingway, Edison, Billy the Kid, Marilyn Monroe… plus de 260 tombes. Un an avant les attentats de septembre 2001, en 2000, il avait effectué un tour complet des États-Unis en autocars longue-distance.

« J’ai voyagé 30 jours pour seulement 37 000 yens (295 euros) de tickets d’autocar. Et si vous voulez dormir, prenez juste les cars de nuit. Je me lavais la tête avec une bouteille d’eau pendant la pause du chauffeur sur les aires de stationnement et je me lavais dans les toilettes d’un McDonald’s. Je n’ai pas payé une seule nuit d’hôtel de Los Angeles à New York. »

Devant la tombe de James Dean en Indiana, USA, en 2000.
Devant la tombe de James Dean en Indiana, USA (2000).

L’expérience d’avoir voyagé dans 101 pays

Kajipon a voyagé seul jusqu’à l’âge de 40 ans. Il y a 18 ans, il s’est marié et a alors commencé à voyager avec sa famille. Quand son fils, actuellement en 5e année d’école primaire, était encore petit, ils sont retournés ensemble aux États-Unis et en Europe où ils ont visité les tombes de Walt Disney, Michael Jackson, celles des frères Grimm et d’Andersen.

Pèlerinage funéraire en famille. À gauche : le fils de Kajipon en prière devant la tombe de Audrey Hebpurn à Tolochenaz en Suisse en 2015. À droite : la tombe de l’entomologiste Jean-Henri Fabre à Sérignan, en France, en 2018.
Pèlerinage funéraire en famille. À gauche : le fils de Kajipon en prière devant la tombe de Audrey Hebpurn à Tolochenaz en Suisse en 2015. À droite : la tombe de l’entomologiste Jean-Henri Fabre à Sérignan, en France, en 2018.

Kajipon a traversé l’Australie en voiture de location, malgré les kangourous qui sautaient à tout bout de champ devant ses roues. Il ainsi visité à Perth la tombe de Heath Ledger, l’acteur australien trop tôt disparu. « Je suis impatient de voir mon fils grandir et pouvoir exprimer sa reconnaissance devant les tombes que nous visitons. »

Dans le passé, trouver la localisation de la sépulture d’un personnage célèbre pouvait prendre du temps, mais de nos jours, avec internet, les choses sont beaucoup plus simple.

« Sur internet, il faut se méfier des fausses informations, mais en recoupant avec Google Maps, il est beaucoup plus facile de se rendre à destination. »

Ce n’est que récemment qu’il a abordé le continent asiatique de façon systématique, parce qu’il voulait profiter d’être encore jeune pour aller dans des régions qui peuvent s’avérer éprouvantes physiquement, comme les montagnes italiennes ou le Moyen-Orient.

En 2019, il s’est rendu en Corée du Sud et à Taiwan. À Séoul, il s’est rendu sur la tombe d’Asakawa Takumi, un Japonais qui a étudié le céramique coréenne dont il était passionné, et s’est également recueilli sur les tombes des étudiants massacrés lors du soulèvement de Gwangju. À Taiwan, il a visité la tombe de la chanteuse Tereza Teng, celle du héros indépendantiste Mona Rudao, et de Hatta Yôichi, l’ingénieur qui construisit le barrage de Wushantou.

« Ce que j’ai vu en visitant 101 pays, c’est que malgré les différences de nationalité et de culture, les hommes possèdent beaucoup plus de points communs que de différences. Un sourire appelle un sourire, on aide les voyageurs en difficulté. Quel que soit le pas, les gens qui viennent sur la tombe d’une personne expriment clairement leurs souhaits et leur prière pour le défunt. C’est ce qui nous permet de nous regarder mutuellement et de nous respecter, même lorsque les pays sont en conflit.

Un appel aux amis de la famille Picasso !

En 2020, alors que la famille planifiait sa première tournée des tombes des grands hommes de la Chine continentale, la pandémie du coronavirus est venue tout chambouler.

« Ça aurait été mon premier retour en Chine depuis que je suis allé sur la tombe de Lu Xun à Shanghaï il y a 30 ans. J’avais hâte de voir la Chine d’aujourd’hui. »

Le château de Vauvenargues dans le sud de la France, où est enterré Picasso.
Le château de Vauvenargues dans le sud de la France, où est enterré Picasso.

« Il me reste encore des tombes de très grands personnages à visiter. Par exemple, la tombe de Picasso se trouve dans le parc du château de Vauvenargues, dans le sud de la France, où vivent les descendants du peintre. Il faut donc être un ami de la famille pour y avoir accès. J’ai visité sa maison natale à Malaga en Espagne, et j’ai vu Guernica à Madrid. Mais je voudrais tant pouvoir me recueillir devant sa tombe ! Si un ami de la famille Picasso lit ceci, je vous en prie, dites-le leur ! »

(Texte et interview par Itakura Kimie, de Nippon.com. Photo de titre : Kajipon devant la tombe de Dostoïevski, pour la deuxième fois, en 2005)

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