Yoshiwara, quartier des plaisirs et berceau de la culture d’Edo

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Yoshiwara est connu aujourd’hui encore comme le célèbre quartier des plaisirs de Tokyo. Riche d’une histoire de plus de quatre siècles, depuis sa naissance à l’époque d’Edo, il a su changer au fil du temps. Mais l’image principale qu’on lui associe, due à l’influence du cinéma et de la littérature, est celui des lupanars négligés qui y sont apparus après la Restauration de Meiji. On oublie malheureusement que le lieu regorgeait de nombreux arts raffinés, qui faisaient la fierté de la culture spécifique du Japon. Il est donc temps de redorer le blason de Yoshiwara.

L’édit de libération des prostituées, une véritable révolution culturelle

Kandan Sûkoku (l’ouvrage que j’ai cité dans le chapitre précédent, écrit dans les années 1840 par un restaurateur de Yoshiwara), traite de Tô’emon, un patron très attentif au bien-être de ses employées de la maison close Wakamatsu-ya. Le récit se déroule entre 1804 et 1830.

Lorsque ses prostituées partaient se montrer dans les vitrines donnant sur la rue Nakanochô, l’artère principale du quartier réservé, Tō'emon agitait une clochette et leur lançait : « Félicitations ! ». Il en faisait de même lorsqu’elles en revenaient, avec ou sans clients. Son établissement fermait tous les soirs à 22 heures au plus tard, et parfois plus tôt  si le gérant lui annonçait que le chiffre d’affaires du jour atteignait trois ryô, afin de ne pas épuiser les prostituées. Tō'emon commandait leurs vêtements à la maison Okada-ya et veillait à obtenir le meilleur prix, afin que ses employées ne s’endettent pas.

Lorsqu’elles durent se réfugier au temple Daion-ji à cause d’un incendie, son père Uemon les laissa passer par sa maison et leur offrit du thé et de l’eau pour les rassurer.

Tō'emon ne frappait pas celles qui s’étaient mal conduites mais les sermonnaient. Si elles refusaient de s’amender, il leur disait qu’elles devraient aller travailler ailleurs, ce qui ne manquait pas de les faire changer d’attitude. Le récit dit que lorsque les parents des prostituées avaient besoin d’argent, il le leur prêtait, et se le faisait rembourser petit à petit, sans que cela retarde la libération des employées, et cela le conduisait parfois à annuler une partie de la dette qu’elles avaient à son égard.

Il va sans dire que la manière dont étaient traitées les prostituées variaient suivant la taille et le rang des établissements qui les employaient. Certains pratiquaient les châtiments corporels. Mais il ne fait aucun doute qu’il y avait aussi des établissements comme le Wakamatsu-ya qui avaient pour principe de bien les traiter, et ce sur deux générations.

Le Kakusenrō, estampe d'Ochiai Yoshiiku, 1863, collection privée. On voit les belles prostituées du Kakusenrō, une maison close.
Le Kakusenrô, estampe d’Ochiai Yoshiiku (1863, collection privée). On voit les belles prostituées du Kakusenrô, une maison close.

L’édit de libération des prostituées de 1872 fut pour le quartier réservé de Yoshiwara une véritable révolution culturelle. Il abolissait le système de prostitution officielle, interdisait la traite humaine, invalidait les systèmes d’emploi à l’année et le paiement d’avance [les familles pauvres vendaient leurs filles à un tenancier qui leur payait d’avance ce que celle-ci allait gagner]. Une vingtaine de grandes maisons closes durent fermer leurs portes. On peut imaginer la crise financière dans laquelle furent précipitées celles qui employaient des prostituées grâce au système par lequel elles s’endettaient à leur égard. Yoshiwara continua à exister comme un lieu où les prostituées faisaient en principe librement commerce de leur corps, mais cela eut pour conséquence une diminution de la taille des établissements. Les coutumes strictes de l’époque d’Edo disparurent, car il était devenu impossible de maintenir le niveau culturel. Cela marqua le début du Yoshiwara dans lequel clients et prostituées s’exploitaient mutuellement.

De plus, pendant le mouvement d’occidentalisation de l’époque Meiji, on reprocha à la musique représentative du quartier de ne plus être adaptée à son temps. La loi rendant illégale la prostitution adoptée en 1957 a signé l’arrêt de mort du quartier, et la culture du Yoshiwara de l’époque d’Edo a ainsi entièrement disparu. Les gens d’aujourd’hui ne la connaissent pas, ne la comprennent pas, l’ont oubliée. Ils la rejettent.

À l’époque d’Edo, Yoshiwara n’a cessé d’évoluer pendant ses deux siècles et demi d’existence. Après la Restauration de Meiji, la politique et l’attitude de la société, de même que les méthodes de gestion des maisons closes et le traitement des prostituées, ainsi que l’aspect culturel du quartier, ont beaucoup changé. Tout cela fait qu’aujourd’hui, l’image donnée par les films peu fidèles à la réalité qui montrent le quartier tel qu’il était à la fin de l’ère Meiji (début du XXe siècle) est celle qui domine. Nous avons oublié tant les riches échanges culturels, apparemment appréciés par toutes les parties prenantes, que l’existence de maisons closes comme le Wakamatsu-ya, où les prostituées étaient bien traitées.

La culture d’Edo unique au Japon ne peut pas vraiment être comprise en omettant le Yoshiwara. Il est urgent de procéder à une réévaluation globale du quartier de plaisirs, afin aussi de transmettre son histoire aux générations futures et à l’étranger.

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