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Le tombeau du Christ au nord du Japon et la conception japonaise de la religion

Culture Région

Okamoto Ryôsuke [Profil]

En 1935, la tombe de Jésus-Christ a été prétendument découverte dans la préfecture d’Aomori, au nord du Japon. La population locale ne croit pas à la présence de la dépouille du Messie sur son territoire, mais cela ne l’empêche pas d’organiser chaque année un Festival du Christ.

Le respect des traditions communautaires

Aucun des villageois avec lesquels j’ai parlé ne croyait en l’authenticité de la tombe, même si une petite fraction des visiteurs semblait penser le contraire. La question qui se pose à l’évidence est celle des raisons pour lesquelles la collectivité locale continue de tenir le festival. Serait-ce tout simplement un bon moyen d’attirer les touristes ?

Le prêtre qui dirige le festival m’a dit qu’il jugeait important de célébrer une cérémonie commémorative quelle que soit l’identité réelle des occupants des tombeaux. « Même si par hasard Jésus-Christ est enterré ici , explique-t-il, le shintô, avec ses myriades de divinités, n’y voit aucun problème. » Les employés municipaux qui assistent à l’événement sont du même avis, en soulignant que, de toutes façons, la tombe abrite la dépouille d’un ancêtre des villageois et qu’il est de leur devoir de perpétuer la très ancienne tradition des offrandes.

Avant que Takeuchi ait proclamé que le site était celui de la tombe du Christ, les villageois croyaient qu’un ancêtre inconnu était inhumé au sommet de la colline. Au fil des générations, les gens se sont transmis la responsabilité de prendre soin du site, et les habitants actuels continuent de respecter cette tradition. Abstraction faite de sa forme actuelle de Festival du Christ, il s’agit en vérité d’une antique pratique communautaire sans lien avec aucune croyance ou doctrine religieuse.

L’enjeu n’est pas la croyance

Cette observation vaut d’ailleurs pour la religion japonaise en général. Bien des Japonais visitent les sanctuaires au Nouvel An, se marient dans des imitations de chapelles qui leur proposent des copies de cérémonies chrétiennes, et reçoivent des funérailles bouddhistes. Nombre de maisons contiennent deux autels, l’un bouddhiste et l’autre shintô. Pour certains, ce mélange des religions propre au Japon relève d’un manque de principes, pour d’autres d’une forme d’athéisme. On reproche notamment aux funérailles de n’avoir que l’apparence extérieure d’une cérémonie religieuse.

Je me demande, quant à moi, si la religion se résume vraiment à une question de croyance. L’idée de foi axée sur une doctrine codifiée trouve son origine dans le protestantisme occidental. Le shintô est dénué de doctrine explicite et la version japonaise du bouddhisme s’écarte grandement des enseignements du Bouddha Gautama, lesquels ne laissent aucune place au culte des ancêtres et des tombeaux, partant du principe qu’on trouve le salut en tranchant les liens avec le monde séculier.

Il ne faudrait pas en déduire qu’il n’y a pas de vraie religion au Japon. Fondée sur les actes plutôt que sur les croyances, la religion japonaise s’enracine dans la collectivité. Si les Japonais se rendent au sanctuaire ou célèbrent des cérémonies funéraires, ce n’est pas parce qu’ils croient dur comme fer à la déesse Amaterasu, à la Terre Pure ou à l’enfer, mais bel et bien pour se conformer aux traditions communautaires. Le tombeau du Christ de Shingô, du fait même de sa facticité patente, montre que la culture religieuse japonaise est étrangère à tout système de croyance ou d’incroyance.

(Photo de titre avec l'aimable autorisation de l'Association touristique de la préfecture d'Aomori)

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tourisme tradition religion christianisme

Okamoto RyôsukeArticles de l'auteur

Professeur associé à l’Université de Hokkaidô. Né à Tokyo en 1979. Titulaire d’un doctorat de littérature de l’Université de Tsukuba. Spécialisé dans la théologie et la sociologie du tourisme. Au nombre de ses ouvrages figurent « Promenade dans les sites sacrés d’Edo-Tokyo » et « Pèlerinages à l’ère profane : d’El Camino à l’animation ».

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