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Le tombeau du Christ au nord du Japon et la conception japonaise de la religion

Culture Région

Okamoto Ryôsuke [Profil]

En 1935, la tombe de Jésus-Christ a été prétendument découverte dans la préfecture d’Aomori, au nord du Japon. La population locale ne croit pas à la présence de la dépouille du Messie sur son territoire, mais cela ne l’empêche pas d’organiser chaque année un Festival du Christ.

Une « histoire secrète »

L’histoire de la tombe d’Aomori remonte à 1934. À l’époque, le chef du village de Herai cherchait à tirer profit d’un mouvement poussant à la création d’un parc national sur la zone environnant le lac Towada. Il embaucha un peintre du nom de Toya Banzan pour mener une étude sur la région dans l’idée d’établir un lien étroit entre le lac et un quartier du village appelé Mayogatai.

Toya était fasciné par des textes fameux connus sous le nom de manuscrits Takeuchi. Ces écrits apocryphes, rédigés dans une écriture étrange, s’étaient, si l’on en croit Takeuchi Kyomaro (1875-1965), le fondateur d’une nouvelle religion apparentée au Shintô, transmis de génération en génération au sein de sa famille. Bien que ces textes fussent à l’évidence un canular, Takeuchi prétendaient qu’ils racontaient l’histoire secrète du Japon avant le règne de l’empereur légendaire Jinmu. Les manuscrits proclament que des hommes illustres comme le Bouddha Gautama (le Bouddha historique), Confucius, Mencius et Moïse ont tous suivi une formation religieuse au Japon, si bien que, si l’on se fie à cette thèse, les racines des civilisations de la Chine et de l’Occident, tenues l’une pour un modèle artistique et culturel ancien et l’autre pour un emblème de la modernité, sont solidement implantées dans le sol japonais.

Au cours de l’été 1935, Takeuchi, invité par Toya à Herai pour y participer à l’étude qu’on lui avait confiée, découvrit miraculeusement le tombeau du Christ. On dit qu’il fit une prière silencieuse devant les tumulus avant de s’écrier quelque chose comme « Je savais que c’était ici ! » La trouvaille de Takeuchi fut une surprise pour les habitants du village, qui n’avaient jamais eu vent d’une tradition liée au Christ. Jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, alors que l’hostilité envers l’Occident battait son plein, il semble que la population locale n’appréciait guère cette association, à tel point qu’un employé du village m’a dit que des gens impliqués dans un projet de revitalisation de la région avaient essuyé des rebuffades lorsqu’ils avaient fait le tour du village en quête d’objets en relation avec le site. Ce désintérêt a perduré après la guerre et la tombe a sombré un temps dans l’oubli.

Un lieu touristique hors du commun

Puis, dans les années 1970, un boom passé inaperçu au Japon a provoqué un regain d’intérêt pour le site, et les revues et la littérature fantastique se sont emparées du sujet. Au nombre des écrivains qui ont parlé du tombeau dans leurs ouvrages, on peut citer des auteurs célèbres de fiction populaire comme Takahashi Katsuhiko et Saitô Sakae. Quant à l’absence de chrétiens au sein de la population du village, elle ne faisait que renforcer le mystère.

Le tumulus surmonté d’une croix (avec l’aimable autorisation d’Okamoto Ryôsuke).
Le tumulus surmonté d’une croix (Photo prise par l’auteur)

Aujourd’hui, le village accueille le « Festival du Christ », tous les ans au début de l’été. La Chambre de commerce, qui a lancé l’événement en 1964, en a par la suite délégué la gestion à l’association touristique locale. Les festivités incluent une cérémonie de type shintô – un prêtre s’avance vers la tombe en récitant des prières rituelles norito pendant que les participants offrent des branches cérémonielles –, une danse du lion shishimai et une danse traditionnelle bon odori exécutée autour du site par des danseuses en kimono. Le tout se déroule dans une atmosphère réservée, parfois en présence de politiciens de la majorité et de l’opposition.

Le Festival du Christ a lieu tous les ans en été (avec l’aimable autorisation d’Okamoto Ryôsuke).
Le Festival du Christ a lieu tous les ans en été. (Photo prise par l’auteur)

Le spectacle des danseuses en kimono évoluant avec grâce autour des deux grandes croix au son du chant folklorique nanyadoyara a un effet prodigieux. Divers programmes de télévision et guides touristiques se font l’écho de cet événement, qu’ils présentent comme l’un des plus étranges festivals du Japon. Plus récemment, les médias sociaux ont renforcé la popularité de Shingô, en insistant sur la spécificité du lieu en tant que site touristique hors du commun, et le Festival du Christ attire chaque année des centaines de visiteurs, un exploit pour une collectivité de 2 500 habitants.

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Okamoto RyôsukeArticles de l'auteur

Professeur associé à l’Université de Hokkaidô. Né à Tokyo en 1979. Titulaire d’un doctorat de littérature de l’Université de Tsukuba. Spécialisé dans la théologie et la sociologie du tourisme. Au nombre de ses ouvrages figurent « Promenade dans les sites sacrés d’Edo-Tokyo » et « Pèlerinages à l’ère profane : d’El Camino à l’animation ».

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