La modernité de l’esthétique traditionnelle

Le kimono, le vêtement qui fascine le monde

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Depuis octobre 2018, une exposition itinérante intitulée Kimono Refashioned (« le kimono et la mode ») a été présentée tour à tour dans trois musées d’art des États-Unis. Fukai Akiko, conservatrice honoraire de l’Institut du costume de Kyoto (KCI), a conçu le projet de cette manifestation consacrée à l’influence du kimono sur la mode. Dans les lignes qui suivent, elle nous explique comment ce vêtement traditionnel japonais, loin d’être un vestige du passé, continue à stimuler l’imagination des couturiers.

La passion des Occidentaux pour les kimonos

La réponse à la question précédente se trouve dans une série de faits historiques. Au XVIIe siècle, la Compagnie néérlandaise des Indes orientales (VOC) a ramené aux Pays-Bas des kimonos que les hommes ont adoptés en tant que vêtement d’intérieur. Ces tenues exotiques légères et chaudes, appelées japonse rok (littéralement « robe japonaise ») en néerlandais, ont fini par avoir un énorme succès, y compris dans le reste de l’Europe où on les voit souvent portées par des personnalités de l’époque dans les portraits.

Deux exemples de japonse rok (« robe japonaise » en néerlandais), des kimonos japonais doublés très appréciés en Europe en tant que vêtement d’intérieur pour homme, à partir du XVIIe siècle. Ils ont été présentés au public dans le cadre de l’exposition « Le Japonisme et la mode » (môdo japonismu ten/Japonism in Fashion) qui, après avoir débuté au Musée national d’art moderne de Kyoto en 1994, a séjourné un peu partout dans le monde, y compris au Musée Galliera de Paris, en 1996. Photo prise par Hatakeyama Naoya lors du passage de l’exposition à Tokyo, en 1996. (© Kyoto Costume Institute)
Deux exemples de japonse rok (« robe japonaise » en néerlandais), des kimonos japonais ouatés très appréciés en Europe en tant que vêtement d’intérieur pour homme, à partir du XVIIe siècle. Ils ont été présentés à l’occasion de l’exposition « Le Japonisme et la mode » (môdo japonismu ten/Japonism in Fashion) qui, après avoir débuté au Musée national d’art moderne de Kyoto en 1994, a été invitée par d’autres musées à l’étranger, y compris au Musée Galliera de Paris, en 1996. Photo prise par Hatakeyama Naoya lors du passage de l’exposition à Tokyo, en 1996. (© Kyoto Costume Institute)

L’influence considérable du japonisme

La seconde moitié du XIXe siècle a coïncidé avec l’arrivée en Europe et aux États-Unis de toutes sortes d’objets en provenance de l’Archipel et le développement d’un engouement pour la culture japonaise, le « japonisme ». Les peintres impressionnistes ont été de toute évidence fascinés par les estampes japonaises (ukiyo-e) mais ce que l’on sait moins, c’est que les kimonos ont eu une influence toute aussi considérable sur eux.

C’est alors que tout naturellement des liens se sont tissés entre la mode parisienne et le kimono. Conquises par ce magnifique vêtement venu d’un pays lointain, les femmes ont commencé par en faire une tenue d’intérieur. Le tissu des kimonos a ensuite été utilisé pour faire des vêtements à la mode. Les soyeux lyonnais ont fini quant à eux par tisser des étoffes avec des motifs d’inspiration japonaise.

Au tout début du XXe siècle, les couturiers de Paris ont été les premiers à s’intéresser à la ligne élégante et souple du kimono. Aux alentours de 1910, on a commencé à voir apparaître des manteaux et des robes dont la silhouette rappelait celle des kimonos ou des longs vêtements doublés en soie des beautés représentées sur les estampes japonaises. Les cols dégageant largement la base de la nuque, les manches larges et les détails évoquant les ceintures somptueuses de l’Archipel se sont multipliés.

Des couturiers à l’avant-garde de leur temps, en particulier Madeleine Vionnet et Paul Poiret, se sont inspirés de la forme en T du kimono. Dans les années 1920, la mode s’est de plus en plus orientée vers des lignes droites et des « tubes », obtenus en assemblant des pièces de tissu rectangulaires, et la recherche d’un drapé impeccable. Ces nouvelles techniques de coupe ont révolutionné les méthodes en usage jusque-là en Europe. Dès lors, les couturiers ont cessé de chercher à épouser les courbes féminines et entrepris d’explorer les vastes possibilités offertes par des formes infiniment plus libres. On peut donc dire que l’influence du kimono, loin de se limiter à un attrait superficiel pour un objet exotique, a touché l’ensemble du monde de la mode.

Une création du grand couturier parisien Paul Poiret datant des années 1920. L’influence exercée par le kimono sur son travail est particulièrement flagrante. Photo Hayashi Masayuki. (© Kyoto Costume Institute)
Une création du grand couturier parisien Paul Poiret datant des années 1920. L’influence exercée par le kimono sur son travail est particulièrement flagrante. (Photo : Hayashi Masayuki © Kyoto Costume Institute)

L’exposition Kimono Refashioned met en évidence sous différents angles les relations que le kimono et la mode occidentale ont entretenues de la seconde moitié du XIXe siècle jusqu’à nos jours. Elle a d’abord été accueillie par le Newark Museum – situé à environ 25 kilomètres de New York –, du 13 octobre 2018 au 6 janvier 2019. Ensuite, elle a séjourné au Musée d’art asiatique (AAM) de San Francisco, du 8 février au 5 mai 2019. Et pour finir, elle est visible sous le titre « Kimono: Refashioning Contemporary Style » au Musée d’art de Cincinnati, dans l’État de l’Ohio, du 28 juin au 15 septembre 2019. L'exposition aura ainsi été présentée dans trois des plus grandes villes des États-Unis. Cette manifestation dont j’ai conçu le projet est le fruit d’une collaboration entre l’Institut du costume de Kyoto (KCI) et les conservateurs des trois musées américains qui l’ont hébergée. Elle donne un aperçu non seulement de l’influence du kimono sur la mode occidentale mais aussi du travail des couturiers japonais qui ont hérité de ce patrimoine.

Une partie des modèles présentés au Newark Museum, non loin de New York, du 13 octobre 2018 au 6 janvier 2019, dans le cadre de l’exposition Kimono Refashioned. (© Mike Peters)
Une partie des modèles présentés au Newark Museum, non loin de New York, du 13 octobre 2018 au 6 janvier 2019, dans le cadre de l’exposition Kimono Refashioned. (© Mike Peters)

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