La position délicate du Japon en matière de désarmement nucléaire

Société International

Umehara Toshiya [Profil]

S’il appelle à un « monde sans armes nucléaires », le gouvernement japonais a pris ses distances par rapport au Traité des Nations unies sur la prohibition des armes nucléaires, ne prenant pas même la peine d’envoyer un observateur à la réunion des États parties, qui s’est tenue en mars 2025. Selon l’auteur de cet article, la question fondamentale réside dans un conflit profond entre un sentiment antinucléaire proche du tabou et l'« alliance nucléaire » du Japon avec les États-Unis.

En août 1945, dans les derniers jours de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont largué deux bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki. L’Amérique est à ce jour le seul pays à avoir eu recours à des armes nucléaires en temps de guerre, tout comme le Japon reste le seul pays à en avoir été victime.

Tout cela, c’était il y a 80 ans cette année. Au cours des décennies qui ont suivi, le Japon et les États-Unis se sont rapprochés, pour forger une alliance solide, qui « reste la pierre angulaire de la paix, de la sécurité et de la prospérité dans l’Indo-Pacifique et au-delà », peut-on lire dans la déclaration conjointe publiée par le Premier ministre Ishiba Shigeru et le président Donald Trump en février dernier.

Toujours selon le document, cette relation repose sur « l’engagement permanent des États-Unis à défendre le Japon, en utilisant tout son arsenal, y compris nucléaire ».

Et c’est bien là le dilemme du Japon.

Placé sous le parapluie nucléaire américain

En 1967, le gouvernement japonais a annoncé une politique selon laquelle il ne possédait pas d’armes nucléaires, ni n’en produisait, ni n’autorisait leur introduction. Tokyo n’a cessé de marteler ces « trois principes non nucléaires », adoubés par une grande majorité des électeurs japonais. Pourtant, l’alliance nippo-américaine place le Japon sous la protection de la force de dissuasion nucléaire des États-Unis, ou « parapluie nucléaire ». En d’autres termes, la relation de sécurité bilatérale est dans les faits une alliance nucléaire. Concilier ces deux réalités est une prouesse digne d’un équilibriste.

La position du Japon à l’égard du Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN), qui définit une interdiction de la production, des essais, de la possession, de l’utilisation et de la menace d’utilisation d’armes nucléaires, illustre bien ce dilemme. Le traité, qui est entré en vigueur en 2021, trouve en partie son origine dans les tragédies de Hiroshima et de Nagasaki, comme le suggère la référence dans le préambule aux « souffrances et dommages inacceptables causés aux victimes de l’utilisation d’armes nucléaires » (ou hibakusha).

Pourtant, le gouvernement nippon, tout en voyant le TIAN comme « un traité important qui pourrait être considéré comme un passage final vers un monde affranchi des armes nucléaires », a refusé de le signer prétextant que, sans la participation des États nucléaires, il n’offre aucune voie pratique vers la dénucléarisation.

La troisième réunion des États parties au TIAN a eu lieu le 3 mars dernier au siège des Nations unies à New York. Observateurs comme signataires pouvaient y assister. Toutefois, le Japon a refusé d’y participer. Cette décision a suscité de vives critiques de la part d’un certain nombre de groupes de la société civile au Japon, dont le Nihon Hidankyô (Confédération japonaise des organisations de victimes des bombes A et H), lauréat du prix Nobel de la paix 2024. Son coprésident, Tanaka Terumi, a qualifié l’absence de l’Archipel de non seulement regrettable, mais aussi de « pathétique ».

Le gouvernement japonais est très clair sur le fait qu’il considère le Traité de non-prolifération des armes nucléaires (TNP), et non le TIAN, comme le socle des initiatives menées à l’échelle internationale vers le désarmement et la non-prolifération nucléaires. Mais pourquoi refuser d’assister à la réunion du TIAN en qualité d’observateur ?

Le 18 février, à l’occasion d’une conférence de presse, le ministre des Affaires étrangères, Iwaya Takeshi, a répondu à cette question. Selon lui, le mouvement de non-prolifération est sapé par les divisions croissantes entre les États nucléaires, qui se contentent du concept de dissuasion, et les États non nucléaires qui, au contraire, appellent à une interdiction totale. Il a affirmé que le Japon, en tant que seule victime d’un bombardement nucléaire, avait une grande influence sur les efforts de non-prolifération, ajoutant que toute manifestation de soutien au TNP pourrait rendre les choses plus difficiles pour le Japon, notamment pour l’obtention d’un large soutien pour ses efforts visant à réunir les États nucléaires comme non nucléaires sous le cadre du TNP. Pour beaucoup, cette explication semble surestimer l’influence du Japon.

Une autre raison a été invoquée par le ministre japonais lors de sa conférence de presse, certainement principalement à l’origine de la décision du gouvernement. Comme l’a déclaré succinctement le responsable japonais de la diplomatie étrangère, « une dissuasion nucléaire étendue est indispensable à la protection de la vie et des biens du peuple japonais, ainsi qu’à l’indépendance et à la paix de ce pays », ajoutant que le TNP est « incompatible avec une dissuasion nucléaire étendue ». La présence du gouvernement lors de la réunion du TNP, même en tant qu’observateur, « enverrait un message erroné concernant la politique du Japon en matière de dissuasion nucléaire, risquant de mettre en péril sa propre paix et sa propre sécurité ».

En un mot, une dissuasion élargie est impensable dans le cadre du TNP, lequel interdit non seulement l’utilisation des armes nucléaires, mais aussi la menace de leur utilisation, ainsi que tout soutien à des pays qui ne respectent pas ces interdictions. Placé sous le parapluie nucléaire américain, le Japon n’a pas voix au chapitre sur l’attitude à adopter par les États-Unis concernant le recours aux armes nucléaires.

Normes contraignantes et normes non contraignantes

Le fait qu’aucune arme nucléaire n’ait été utilisée contre une population ou un endroit précis depuis les bombardements de Hiroshima et de Nagasaki en 1945 a amené les spécialistes à penser qu’il existe une forte aversion normative concernant l’utilisation de ces armes. Pour certains experts, cette aversion est suffisamment forte pour être considérée comme un tabou, et pour d’autres non.

Au Japon, la norme de non-utilisation est particulièrement forte et répandue. En témoigne le slogan souvent employé « Plus de Hiroshima » ou encore l’inscription figurant sur le cénotaphe des victimes de la bombe atomique dans le parc du mémorial de la paix de Hiroshima : « Que toutes les âmes ici présentes reposent en paix, car nous ne répéterons pas le mal. » En se conformant à cette norme, le gouvernement japonais ne condamne pas ouvertement, pas plus qu’elle n’approuve, l’utilisation des armes nucléaires, bel exemple de conformité superficielle à des coutumes définissant l’identité, un « effet constitutif » des normes.

Mais celles-ci peuvent avoir un « effet régulateur » plus contraignant, limitant le comportement par la menace ou l’imposition de sanctions à l’encontre des contrevenants. Le gouvernement japonais s’est toujours bien gardé de donner un tel effet, de façon explicite, à la norme de non-utilisation des armes nucléaires. Par exemple, concernant le désarmement atomique, le Japon a chaque année refusé de voter pour toute résolution interdisant l’utilisation des armes nucléaires, présentée à l’Assemblée générale des Nations unies. La seule exception fut la première déclaration de ce type, adoptée en 1961. M’interrogeant sur la raison qui avait mené à cette situation, j’ai effectué quelques recherches et j’ai compris que ce sont les pressions exercées par Washington qui sont à l’origine du revirement de position du Japon.

Le TIAN cherche à imposer des normes directives fortes sous la forme d’un cadre juridique international qui interdise l’utilisation des armes nucléaires et les essais nucléaires, et le stationnement de systèmes d’armes nucléaires appartenant à d’autres pays ou même encore d’autres formes de soutien. Depuis 1962, alors que la Guerre froide était à son apogée, le gouvernement japonais a pris ses distances par rapport à ces efforts, et sa décision de ne pas participer à la réunion des États parties qui s’est tenue en mars est en accord avec sa position. En filigrane, la présence des États-Unis que Tokyo ne peut se permettre d’ignorer.

La présence du Japon à la réunion des États parties est-elle vraiment importante pour Washington ?

Washington se serait-il réellement opposé à la présence du Japon en tant qu’observateur à une réunion des États parties au TIAN ? Je me suis moi-même rendu aux États-Unis pour observer la réunion de mars (qui n’avait pas encore commencé à l’heure où j’écris ces lignes). J’ai fait une halte à Washington DC, où j’ai eu l’occasion d’aborder ces questions avec d’anciens responsables gouvernementaux et des experts dans le domaine du désarmement et de la non-prolifération. Tous étaient unanimes ; pour eux, Washington ne se soucie guère de la présence ou de l’absence du Japon à la réunion des États parties.

Bien entendu, les experts et les fonctionnaires que j’ai rencontrés travaillaient tous dans le domaine du désarmement. Ils ne prendront certainement pas la parole au nom du président Donald Trump, qui affiche fièrement le mépris des normes internationales de l’America First.

En effet, étant donné la tendance dirigeant américain à considérer la politique à travers le prisme de l’animosité personnelle, le gouvernement japonais aurait pu jouer la carte de la prudence et ne pas lui donner une opportunité de déplorer l’ingratitude du Japon à l’égard des États-Unis.

En vérité, que le Japon participe ou non à ces réunions est loin d’être le problème le plus important de l’Archipel à l’heure actuelle. Non ; savoir si le Japon peut toujours dépendre du parapluie nucléaire américain avec Donald Trump en tant que chef au bureau ovale est une question autrement plus cruciale. Et deuxièmement, connaître les options qui s’offrent au Japon en tant que seul pays à avoir subi un bombardement nucléaire pour empêcher une guerre atomique.

Il n’existe malheureusement pas de réponse simple à ces questions. Mais une chose est sûre : tant que le Japon ne s’y attaquera pas sérieusement, son appel à un « monde sans armes nucléaires » aura autant d’impact qu’un slogan publicitaire.

(Photo de titre : Hamasumi Jirô de Nihon Hidankyôs’exprimant lors de la troisième réunion des États parties au Traité sur l’interdiction des armes nucléaires à New York, le 3 mars 2025. Kyôdô)

    Tags

    international nucléaire arme

    Umehara ToshiyaArticles de l'auteur

    Né en 1964 à Tokyo. Diplômé de l’International Christian University. Ancien journaliste à l’Asahi Shimbun. A été correspondant à Bruxelles, chef du bureau de Vienne, chef du bureau des États-Unis et chef du bureau Europe (Londres). Prépare actuellement un doctorat à l’École Supérieure d’études sur la Paix de l’Université de la Ville de Hiroshima.

    Autres articles de ce dossier