Ikeda Daisaku, le parti Kômeitô et l’organisation religieuse Sôka Gakkai : une histoire de compromis

Politique

Takahashi Masamitsu [Profil]

En novembre dernier, le mouvement bouddhique Sôka Gakkai, le plus influent du Japon, a perdu un leader de longue date. Ikeda Daisaku est décédé à l’âge de 95 ans. Un journaliste politique vétéran revient sur l’héritage laissé par ce dernier, notamment la croissance de l’organisation religieuse, la naissance du parti politique Kômeitô en tant que parti populiste-pacifiste et les tensions éthiques et idéologiques provoquées par son alliance avec le parti au pouvoir, le PLD.

Une ère faite de compromis

En fait, Ikeda Daisaku était quelqu’un de très pragmatique. La Sôka Gakkai faisant elle-même l’objet de nombreuses attaques, il choisit de donner la priorité à la défense de l’organisation plutôt qu’à l’adhésion aux principes idéologiques, auxquels le Kômeitô avait adhéré depuis sa fondation.

À l’exception des trois années (2009-2012) pendant lesquelles le Parti démocrate du Japon était au pouvoir, le Kômeitô est depuis lors resté le partenaire de coalition junior du PLD. Aujourd’hui, le PLD est majoritaire à la Diète. Certes, il a besoin de cette majorité pour pouvoir légiférer seul, mais il la doit en grande partie à la coopération électorale avec son partenaire de coalition. Il n’est pas rare que le PLD parvienne à battre ses adversaires dans les circonscriptions uninominales de la Chambre basse, où le vote se fait à la majorité, grâce au seul soutien du Kômeitô, formation caractérisée par une base dévouée et bien organisée.

En tant que membre junior de la coalition au pouvoir, le Kômeitô n’a guère le choix : il lui faut adopter une ligne plus réaliste en matière de politique étrangère et de défense. En 2003, sous le Premier ministre Koizumi Jun’ichirô, le Kômeitô se rapproche du PLD pour adopter une législation ad hoc autorisant le déploiement des Forces d’autodéfense (FAD) en Irak en temps de guerre. Sous la deuxième administration du Premier ministre Abe Shinzô, le Kômeitô approuve la réinterprétation de la Constitution par le Cabinet qui permet désormais une participation limitée à l’autodéfense collective. Et il se bat avec acharnement pour l’adoption d’une législation controversée sur la sécurité nationale intégrant ce changement clé. Fin 2022, dans le cadre d’un autre revirement historique, le Cabinet approuve une nouvelle stratégie de défense nationale qui repose sur la possession d’une « capacité de contre-attaque » (autrement dit la capacité de cibler les bases de missiles ennemies de manière préventive). Là encore, le Kômeitô accepte la nouvelle stratégie sans rechigner. Avec ces compromis, le drapeau pacifiste du Kômeitô a perdu en conséquence beaucoup de ses couleurs.

L’après Ikeda

Après 2010, Ikeda Daisaku quitte le monde de la politique, confiant la gestion des affaires courantes de l’organisation à un conseil d’administration dirigé par Harada Minoru, sixième président de la Sôka Gakkai. Mais même dans ses dernières années, il conserve un rôle de chef symbolique et reste un leader spirituel respecté ayant le pouvoir de diriger le Kômeitô et d’influencer ainsi la politique de l’Archipel tout entier. Sa mort aura bien sûr un impact non négligeable sur les relations entre le Kômeitô et sa base, ainsi que, même si l’impact est moindre, sur les politiques du parti.

De nombreux signes indiquent que la machine à voter du Kômeitô n’est plus ce qu’elle était. Et l’une des raisons à ce phénomène est que les campagnes électorales représentent un fardeau de plus en plus important pour les membres, pour certains déjà âgés, de la Sôka Gakkai.

Les membres de la Sôka Gakkai se considèrent comme des disciples de Ikeda Daisaku, le « maître ». Dévoués à ce leader spirituel, ils s’organisent, se rassemblent et appellent à voter pour des candidats (qu’ils soient du Kômeitô ou du PLD). Mais Ikeda Daisaku n’étant plus là, la motivation ne sera à coup sûr plus la même. Et cette situation sera celle qui précédera les élections pour la Chambre basse et la Chambre haute. Avec le taux de participation et le nombre de voix total du Kômeitô en berne, le parti s’en trouvera à n’en pas douter affaibli au sein de la coalition au pouvoir.

Le sentiment d’insatisfaction au sein du parti vis-à-vis des compromis politiques et de la coopération électorale imposés par la coalition PLD-Kômeitô pourrait être également néfaste. Pendant 24 ans, il a été tout simplement impensable pour les membres de la Sôka Gakkai de remettre en question le jugement de Ikeda Daisaku sur cette question. Mais maintenant, qu’il n’est plus là, un débat sur les pour et les contre sera plus plausible. À long terme, l’organisation pourrait envisager de se retirer de la sphère politique.

Comme mentionné ci-dessus, le Kômeitô a fait de nombreuses concessions dans le domaine de la politique étrangère et de la sécurité, et ce dès la conclusion d’une alliance avec le PLD. Le sort de cette alliance se trouve maintenant entre les mains du président de la Sôka Gakkai, Harada Minoru, et du conseil d’administration. S’ils accordent la priorité à la préservation de la coalition, le Kômeitô continuera de laisser le réalisme dicter sa politique étrangère et de défense. Si les leaders du mouvement au contraire décident de réaffirmer les principes fondateurs du parti, il sera alors nécessaire pour le Kômeitô d’adopter une position plus indépendante en matière de diplomatie et de politique de sécurité.

Toutefois, l’orientation fondamentale de la politique intérieure du Kômeitô, elle, ne changera probablement pas. Cette dernière n’a eu de cesse de défendre les mesures visant à alléger le fardeau économique sur les ménages à faible revenu et à venir en aide aux personnes les plus démunies, et ce tout au long de l’ère de la coalition. Cette orientation n’est guère surprenante, car les résultats électoraux du parti dépendent entièrement des choix électoraux des membres de la communauté de la Sôka Gakkai, en grande partie composée de ménages à faible revenu. Même si Ikeda Daisaku n’est plus là, cette relation fondamentale reste intacte. En ce qui concerne les questions de portefeuille, il est nécessaire pour le Kômeitô de continuer à satisfaire sa base.

De la religion en politique

La Sôka Gakkai n’est certes pas le seul groupe religieux au Japon à soutenir des candidats spécifiques lors d’élections publiques, mais il est le seul à disposer de son propre parti politique (même s’il s’est officiellement séparé du Kômeitô en 1970). Par ailleurs, la Diète a eu peu d’occasions de débattre de la question de la séparation de la religion et de l’État depuis que la formation de la coalition PLD-Kômeitô au sein du gouvernement.

De plus, à partir du second gouvernement du Premier ministre Abe Shinzô (après le retrait de Ikeda Daisaku de la scène publique), certains rapports citent des consultations politiques directes entre de hauts fonctionnaires du gouvernement et les leaders de la Sôka Gakkai. Pour l’opposition, il s’agit de la preuve d’une « coalition PLD-Gakkai » de facto.

Au final, c’est le leadership de Ikeda Daisaku qui a mis le feu aux poudres, qui a déclenché et même alimenté la controverse non seulement en favorisant la croissance phénoménale de la Sôka Gakkai en tant que mouvement religieux, mais également en fondant un parti politique pour représenter ce mouvement et en approuvant la coalition PLD-Kômeitô. En d’autres termes, les problèmes constitutionnels et éthiques récurrents soulevés par le Kômeitô, tout comme son rôle au sein du gouvernement, trouvent leur origine dans l’ère Ikeda, des problèmes que ses successeurs auront la lourde tâche de résoudre.

(Photo de titre : Ikeda Daisaku à l’Université Sôka à Hachiôji, à Tokyo, lorsqu’il reçoit le titre de professeur honoraire de l’Université normale de Pékin, le 7 octobre 2006. Jiji)

Tags

politique bouddhisme religion personnalité parti Kômeitô

Takahashi MasamitsuArticles de l'auteur

Membre du comité éditorial de l’agence Jiji Press. Né en 1961, il étudie les sciences politiques à la faculté de droit de l’Université Keiô puis entre à l’agence dont il devient chef du service politique, puis responsable du bureau de Kobe avant d’arriver à son poste actuel en 2015.

Autres articles de ce dossier