Les liens entre la secte Moon et la droite japonaise : comment en finir avec la controverse ?

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Makihara Izuru [Profil]

Depuis l’assassinat de l’ancien Premier ministre Abe Shinzô, les liens qui unissent le Parti libéral-démocrate à la secte Moon sont au cœur d’une intense controverse. L’auteur de cet article en explore les origines et les ramifications et appelle le parti au pouvoir à prendre des mesures fortes contre ce culte religieux, proche du monde politique japonais depuis la Guerre froide.

Pour de sévères sanctions à l’encontre des politiciens

Si des mesures fortes semblent nécessaires, elles devraient avant tout s’attacher à apporter des réponses à la forte défiance de l’opinion qui voudrait en savoir plus sur les liens unissant le PLD à la secte Moon. Une première étape consisterait à mener une enquête approfondie sur les politiciens du PLD tant au niveau national que local et que dans un second temps, le monde politique coupe les ponts avec l’organisation.

Donc dans un premier temps, il faut que l’enquête soit détaillée, approfondie puis que les résultats soient rendus publics et expliqués dans leur intégralité. Elle ne doit pas se limiter aux politiciens en exercice ; au contraire, il faut se concentrer sur les relations entre la secte Moon et l’ancien Premier ministre Abe. Le PLD et le gouvernement doivent mettre fin à la défiance de l’opinion qui soupçonne les soutiens de la secte d’avoir contribué à maintenir Abe au pouvoir pendant une période record de sept ans et huit mois.

Ensuite, les partis politiques doivent s’engager à exclure tout député ou membre d’assemblées locales dont on découvrirait qu’il est en lien avec la secte Moon. Cette étape est cruciale si nous voulons que nos élus regagnent la confiance de la population. Cette organisation est fortement impliquée dans la politique japonaise depuis des décennies, il est certain qu’elle se remettra à courtiser les politiciens une fois éteint l’embrasement médiatique...

Et ce ne serait pas la première fois que de telles sanctions seraient prises. Suite au scandale de corruption « Scandal Recruit » de 1988-89, l’ancien Premier ministre Nakasone Yasuhiro a dû quitter le PLD, des artistes japonais ont été radiés du monde du show-business lorsqu’on a découvert qu’ils étaient liés aux « forces antisociales », c’est-à-dire au syndicat du crime. La secte Moon, avec ses extorsions de fonds, doit également être traitée en force antisociale. Il est possible que certains politiciens n’aient pas réalisé à quel type d’organisation ils avaient affaire, mais ceux qui persistent maintenant que la vérité a été révélée devraient être contraints de quitter leur parti, voire leurs fonctions.

Malheureusement, la direction du PLD semble croire que la controverse s’essoufflera d’elle-même. Cette attitude est apparue clairement à l’occasion de la nomination de Yamagiwa Daishirô. En effet, contraint à la démission le 24 octobre dernier pour avoir caché ses liens étroits avec la secte Moon, l’ex-ministre de la Revitalisation économique a été quelque jours plus tard placé à la tête du groupe de travail Covid-19 du parti.

Yamagiwa Daishirô répond aux questions de la presse après l’annonce sa démission du poste de ministre de la Revitalisation économique le 24 octobre. (© Jiji)
Yamagiwa Daishirô répond aux questions de la presse après l’annonce sa démission du poste de ministre de la Revitalisation économique le 24 octobre. (Jiji)

Un coup dur pour les conservateurs

À l’époque de la Guerre froide, le grand-père d’Abe Shinzô, le Premier ministre Kishi Nobusuke (en poste de 1957 à 1960), avait tissé un fort lien idéologique avec la secte Moon, virulemment anticommuniste. La « Fédération internationale pour la victoire sur le communisme », branche politique de la secte créée en 1968, a joué un rôle important dans la politique de la Guerre froide, contribuant à diffuser l’idéologie anticommuniste et apportant son soutien aux politiques conservatrices. Force clé, elle a joué un rôle décisif dans les années 1980, notamment à l’occasion de l’adoption de la Loi sur la surveillance et le contre-espionnage.

C’est en 2015, sous l’administration Abe, que le gouvernement accède à la demande de l’organisation. La secte est rebaptisée et devient officiellement la « Fédération familiale pour la paix et l’unification du monde » (une demande précédente avait été refusée au motif qu’un changement de nom pouvait servir à masquer l’implication antérieure de la secte dans des activités illégales ou controversées). Selon les médias, Abe Shinzô aurait également joué un rôle central dans les efforts faits pour conforter l’assise électorale de certains candidats : les plus faibles du PLD étaient présentés à des représentants de la secte. Ces faits, et d’autres encore, risquent d’alimenter les dissensions internes au PLD, certains membres jouant la transparence souhaitent divulguer tous les liens avec la secte pour les rompre quand d’autres préfèrent maintenir la relation dans l’ombre et entretenir le flou.

Les médias conservateurs alliés à l’aile droite du PLD ont été remarquablement silencieux à la suite de ces révélations. Certes ils étaient désireux de défendre Abe et les conservateurs, mais ils pouvaient difficilement fermer les yeux sur les liens du PLD avec une secte dont les doctrines sont si clairement contraires au patriotisme japonais. En refusant de prendre position sur cette question, ils risquent de s’aliéner l’opinion publique.

Plus la controverse entre le PLD et la secte Moon durera, plus elle portera préjudice à la cause conservatrice et finira par éroder la base du PLD. Ce dont ce parti et la politique japonaise ont besoin à l’avenir, c’est de reconstruire une idéologie et un camp conservateurs qui leur permette de regagner la confiance des Japonais.

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Makihara IzuruArticles de l'auteur

Professeur au Centre de recherche en sciences et technologies avancées de l’université de Tokyo, ses recherches portent sur les systèmes d’administration publique. Diplômé en droit de l’Université de Tokyo en 1990, il commence sa carrière à la faculté de droit de l’Université du Tôhoku. Il est notamment l’auteur de « L’alternance politique, et après ? 20 ans de réforme politique »(Seiken kôtai o koete : Seiji kaikaku no 20-nen).

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