Une Constitution inchangée depuis 1946

La Constitution japonaise et ses particularités

Politique

Kenneth Mori McElwain [Profil]

La Constitution japonaise, rédigée dans les premières années de l’après-guerre, n’a jamais été amendée depuis son établissement. Dans l’article qui suit, un spécialiste de l’histoire et de la politique constitutionnelles se penche sur la loi fondamentale du Japon en la mettant en contraste avec celles d’autres pays du monde, et en expliquant son caractère tout à fait atypique.

Abondance des droits humains mais pauvreté des institutions politiques

Ceci étant, pourquoi la Constitution japonaise n’a-t-elle jamais été révisée ? Une hypothèse est qu’elle est trop difficile à amender. L’Article 96 stipule qu’une proposition d’amendement doit être présentée à la Diète avec le soutien d’une majorité des deux tiers, puis qu’elle doit être ratifiée par référendum à la majorité simple des électeurs. Il n’existe pas de données fiables à l’échelle de la nation sur les référendums, mais le CCP offre des informations sur les obstacles législatifs aux amendements. Si l’on se limite aux constitutions actuellement en vigueur, 76 % d’entre elles exigent un assentiment des deux tiers du parlement, si bien que la procédure législative prévue par l’Article 96 de la Constitution japonaise est tout à fait classique. Détail qui a son importance, même dans les pays dotés de constitutions exigeant une majorité des deux tiers, des amendements surviennent en moyenne une fois tous les neuf ans, ce qui va à l’encontre de l’hypothèse selon laquelle l’Article 96 serait la cause principale de l’immutabilité de la Constitution japonaise.

Une meilleure explication de ce phénomène réside dans la combinaison de « droits humains explicitement mentionnés » et d’« institutions politiques peu clarifiées » qui caractérise le document. Qu’on me permette de préciser ma pensée. La figure 2 dresse le taux de prise en compte des droits humains et des institutions politiques spécifiés dans plus de 800 constitutions rédigées depuis 1789, tel qu’il ressort des données du CCP. Dans la publication « McElwain et Winkler » (2015), nous identifions 26 droits humains et 30 institutions politiques communément mentionnés, après quoi nous mesurons le nombre d’entre eux qui figurent explicitement dans chacune des constitutions. Celle du Japon traite de 65 % des droits (17 sur 26) et de 47 % des institutions (11 sur 30). Chaque cercle représente le taux de prise en compte de ces deux sujets pour une constitution au moment de sa ratification, les droits de l’homme figurant sur le panneau de gauche et les institutions sur celui de droite. Si l’on se réfère à la ligne de tendance de couleur noire, on constate que la prise en compte des droits par la Constitution japonaise, représentée par la ligne en pointillés, était relativement élevée pour l’époque, alors que celle des institutions était faible. Au regard des normes de 1947, elle stipulait un plus grand nombre de droits que toutes les autres constitutions, à l’exception de quatre d’entre elles. Aujourd’hui encore, elle se classe dans le premier tiers. En revanche, l’inventaire des institutions politiques qu’elle mentionne, par exemple à propos des compétences du pouvoir exécutif, de l’autonomie des autorités locales et des processus électoraux pour les fonctions politiques, la place au 138ème rang dans le monde d’aujourd’hui.

Cette configuration, et notamment le peu de place pris pour les institutions, a eu un impact profond sur la vie de la Constitution depuis sa ratification. Dans un projet distinct, mené en collaboration avec Jean Clipperton, de l’Université du Nord-Ouest, nous dressons une cartographie de l’amendement des constitutions au fil du temps. Nous observons qu’en moyenne 74 % des premiers amendements des constitutions concernent les institutions politiques, et que ce chiffre passe à 81 % pour les seconds amendements. En règle générale, les modifications visent les longueurs de mandats et les procédures pour les élections aux fonctions politiques. Les amendements de constitutions ont en fait tendance à se focaliser sur le processus des élections aux responsabilités politiques plutôt que sur les droits humains.

Pour revenir au cas du Japon, le flou de la Constitution en matière institutionnelle a eu pour conséquence que des changements exigeant un amendement de la Constitution dans d’autres pays peuvent être obtenus par la voie législative ordinaire. Prenons, par exemple, le système électoral. Voici ce que stipule la Constitution japonaise :

Article 47. Les circonscriptions électorales, la procédure de vote et tout autre problème ayant trait au mode d’élection des membres des deux Chambres sont réglés par la loi.

Au Japon, le texte concerné est la Loi pour l’élection à des charges publiques, qui a fait l’objet de 54 révisions depuis 1950. Nombre des modifications adoptées ont été mineures, mais la procédure pour l’élection à la Chambre des représentants a été complètement remaniée en 1994, et celle pour la Chambre des conseillers l’a été partiellement en 1983 et en 2001.

De même, la Constitution laisse à la loi le soin de décider de la structure des autorités locales :

Article 92. Les règlements concernant l’organisation et le fonctionnement des administrations locales sont fixés par la loi, en application du principe de l’autonomie locale.

Dans son état actuel, la Loi sur l’autonomie locale désigne 47 préfectures comme le premier dispositif national situé immédiatement sous l’autorité du pouvoir central. Contrairement aux systèmes fédéraux tels que ceux de l’Allemagne ou des États-Unis, qui identifient des états spécifiques en tant qu’entités fondamentales, le Japon peut en théorie dissoudre les préfectures et les remplacer, par exemple, par 10 états ou 300 municipalités, simplement en adoptant une loi.

Suite > Est-il vraiment nécessaire de passer par les amendements ?

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Kenneth Mori McElwainArticles de l'auteur

Professeur associé à l’Institut des sciences sociales de l’Université de Tokyo. Né en Irlande, il passe son enfance à Tokyo. Diplômé de l’Université de Princeton et titulaire d’un doctorat de sciences politiques de l’Université Stanford, puis stagiaire postdoctoral au Centre Weatherhead pour les affaires internationales de l’Université Harvard. Il est maître de conférences à l’Université du Michigan avant d’occuper son poste actuel en 2015 et contribue à la rédaction et à l’édition de nombreux ouvrages sur la politique japonaise.

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