Comprendre le Japon sous l’angle de la religion

Trois portes pour comprendre la vision japonaise de la vie et la mort

Culture Le japonais

Yamaori Tetsuo [Profil]

Yamaori Tetsuo, spécialiste des religions, présente la vision qu’ont les Japonais de la vie et de la mort et les structures à plusieurs « couches » de leur conscience en faisant appel à l’environnement, au climat, aux mythes et au contexte historique du Japon.

Une continuité des mythes et de l’histoire spécifiquement japonaise

La troisième et dernière porte est la conception des mythes et de l’histoire propre aux Japonais. Chacun sait que les mythes et l’histoire n’appartiennent pas à la même dimension chez les Grecs antiques et les Romains, qui n’envisageaient pas de continuité logique entre les événements décrits dans les mythes d’une part, et les faits historiques rapportés par Hérodote et Thucydide. Cette conception est évident en Occident.

Les relations entre la mythologie et les récits historiques du Japon ancien étaient d’une toute autre nature. La naissance des dieux et la création du monde humain y étaient perçues dans un rythme relevant presque de la même dimension. D’où les importantes différences avec l’Occident, pour ce qui est de la naissance du pays, ou de la vision de l’histoire des origines.

La lecture des mythes du Kojiki [Chronique des faits anciens, qui retrace en trois livres l’histoire du Japon et de la famille impériale depuis les origines du monde jusqu’au règne de l’impératrice Suiko (554-628), présenté en 712 à l’impératrice Genmei](*2) ou du Nihon shoki [Annales du Japon, la première des « six histoires officielles du Japon antique, remise en 720 à l’impératrice Genshô, qui se compose de trente livres auxquels était joint un livre de tableaux généalogiques aujourd’hui perdu. (… ) Comme le Kojiki, le Nihon shoki rapporte l’histoire du Japon depuis l’origine du monde (…)](*3) le fera comprendre.

Le monde qui apparaît dans ces textes établit une distinction entre deux sortes de dieux, ceux qui sont immortels et ceux qu’on inhume après leur mort. On peut parler de dieux éternels et de dieux de l’impermanence. Les premiers sont les kami célestes, amatsukami, actifs dans l’univers des dieux célestes, le Ciel (Takamagahara), et les seconds les kami du pays que sont kunitsukami à partir de Tenson kōrin(*4).

Les kami célestes peuvent parfois se cacher mais ne meurent jamais. Les descendants des kami du pays qui sont descendus sur terre, eux, meurent et sont inhumés. C’est de leur lignée qu’est issu l’empereur Jinmu [le fondateur mythique du Japon], avec qui commence l’époque des empereurs historiques. On peut dire que le destin de ces divinités qui vivent puis meurent est repris par le destin des êtres humains qui vivent et meurent. Les descriptions mythologiques forment une continuité qui amène sans aucune interruption à l’histoire humaine.

À la lumière de ces éléments, il est possible de voir dans la reconstruction à l’automne 2013 du sanctuaire d’Ise cette même structure fondamentale. Tous les vingt ans a lieu une cérémonie dans laquelle le sanctuaire est reconstruit. Le kami passe à cette occasion du vieux sanctuaire au nouveau. Si l’on me demandait la véritable signification de ce transfert de la divinité, je dirais qu’il s’agit de la mort de la vieille divinité et de la naissance d’une nouvelle.

C’est précisément parce que s’est formée cette conception selon laquelle les divinités meurent comme les êtres humains qu’est née cette vision unique d’une continuité entre la mythologie et l’histoire, cette vision du monde, de la vie et de la mort, cette vision de l’homme. C’est ainsi que l’on aboutit à une vision dans laquelle l’impermanence de la mort des kami a de profondes relations avec l’impermanence de la vie et de la mort des hommes.

Les kami: des dieux quasiment dépourvues d’existence corporelle

Le monde des kami qui apparaissent dans les mythes japonais dont nous venons de parler a été défini comme un polythéisme. Puisque s’y manifestent les kami des huit cent myriades (yao-yorozu), c’est sans aucun doute un polythéisme. Mais observée attentivement, cette religion des huit cent myriades diffère quelque part des polythéismes que l’on trouve dans les mythes grecs et romains. Elle est aussi différente des mondes polythéistes de l’hindouisme et du taoïsme. En quoi est-elle différente ?

À quelques exceptions près, les kami de ces huit cents myriades, comparés aux dieux des autres polythéismes, n’ont presque pas de de personnalité ou de corps physique. Les dieux de la mythologie grecque et romaine, que ce soit Zeus, un homme âgé, Apollon, un jeune homme, ou Cupidon, un enfant, ont chacun une personnalité et un corps spécifiques. Il en va de même pour les principaux dieux hindous, Vishnou ou Shiva. Tous ces dieux sont pourvus de corps et de personnalité, et on peut affirmer qu’ils composent un monde de dieux visibles. Par comparaison, comme je l’ai évoqué plus haut, les kami des îles du Japon ont été conçus comme enfermés au plus profond de la nature. Il s’agit d’un polythéisme de divinités invisibles.

Une plus grande proximité entre la démocratie et le polythéisme ?

Pour finir, j’aimerais ajouter une chose au sujet de la relation entre le polythéisme japonais et les valeurs de la société actuelle.

Dans les religions monothéistes comme le christianisme ou l’islam, on appelle le dieu unique « Dieu absolu » ou encore « Dieu transcendant ». Il s’agit de dieux dont l’existence dépasse le monde humain, qui ont une valeur séparée du monde terrestre. Dans le domaine politique, ces monothéismes me paraissent correspondre à la monarchie ou encore à un régime despotique. De la même manière qu’un dieu transcendant contrôle tout l’univers, il existe une monarchie ou un régime despotique qui contrôle de manière absolue le peuple qu’il dépasse, c’est-à-dire le monde terrestre. En d’autres termes, il n’est pas impossible de dire que le monothéisme est à la religion ce que le despotisme est à la politique.

Il est curieux à cet égard que le système politique qu’est la démocratie soit né sur un sol monothéiste. Tant la démocratie parlementaire anglaise que la démocratie radicale de la Révolution française sont aussi nés sous des climats monothéistes.

À bien y réfléchir, les systèmes religieux qui devraient être les plus proches de la démocratie en politique ne devraient-ils pas être les polythéismes ? Ne peut-on pas penser que la religion la plus adaptée à un système politique démocratique devrait être un polythéisme qui reconnaît l’existence de valeurs pluraliste et de plusieurs dieux ?

Une politique fondée sur un système de valeurs relatives et pluralistes, et une conception des divinités comme mortelles, devraient être liées sur le point de l’impermanence éphémère de ce monde, que j’ai évoquée plus haut.

(D’après un article publié en japonais le 28 février 2014. Photographie de titre : le pavillon principal du sanctuaire d’Ise entièrement reconstruit en 2013, prise par Nakano Haruo)

(*2) ^ Jean-Jacques Origas, p. 146 Dictionnaire de littérature japonaise, PUF Quadrige 2000

(*3) ^ Ibid., p. 211

(*4) ^ Ce terme fait référence à l'épisode mythique dans lequel le petit-fils d'Amaterasu (la déesse du soleil que tous les empereurs du Japon auraient pour ancêtre), Ninigi, est descendu de  Ciel sur le pic Takachiko dans la province de Hyūga. (… ) Au moment de sa descente, Ninigi est accompagné par de nombreuses divinités (… ). Tenson kōrin est un exemple d'un type de mythe que l'on trouve fréquemment en Asie, selon lequel le créateur des êtres humains, le dieux ancestral des  souverains, est descendu du Ciel. Source : http://eos.kokugakuin.ac.jp/modules/xwords/entry.php?entryID=1457/ traduit depuis l'anglais.

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Yamaori TetsuoArticles de l'auteur

Historien et philosophe des religions, né à San Francisco (États-Unis) en 1931, qui a étudié la philosophie indienne à l’Université du Tôhoku. Il est aujourd’hui professeur émérite du Centre de recherches international des études japonaises, qu’il a dirigé entre 2001 et 2005, ainsi que du Musée national d’histoire japonaise et du Collège doctoral de recherche avancée. Parmi ses nombreux ouvrages figurent Shi no minzokugaku (La Mort, une étude folkloriste), Kindai nihonjin no shûkyôishiki (La conscience religieuse des Japonais modernes) ou encore Ôjô no gokui (Les façons de mourir des grands maîtres).

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