Yasukuni et les morts au combat pendant la guerre

La commémoration des victimes de la guerre au Japon

Politique Société

La commémoration des victimes de la guerre au Japon, dans sa version moderne, prend sa source dans les conflits qui ont accompagné la restauration du pouvoir impérial au XIXe siècle. Ces conflits sont à l’origine de la construction du sanctuaire Yasukuni — lieu du culte dédié, au niveau national, aux Japonais morts en combattant pour l’empereur —, mais aussi de l’émergence de divers rituels et monuments locaux. Ce double dispositif s’est perpétué jusqu’aujourd’hui.

La commémoration des victimes de la guerre au Japon, dans sa version moderne, prend sa source dans l’hommage rendu aux soldats tombés dans les conflits internes qui ont eu lieu avant et après la Restauration de Meiji de 1868, quand les troupes favorables au shogunat Tokugawa ont affronté sans succès celles qui s’étaient rangées sous la bannière de la restauration du pouvoir impérial. On a considéré que les victimes des affrontements qui ont précédé la Restauration appartenant au camp impérial étaient tombées au service de la volonté du souverain (l’empereur). Quant aux soldats morts au cours de la guerre civile de Boshin — qui a débuté en janvier 1868, à la formation du nouveau gouvernement impérial, et a duré environ quatre ans et demi —, la célébration de leur mémoire s’est instituée selon un mode pré-moderne, dans le cadre duquel ils étaient considérés comme de « loyaux serviteurs » ayant sacrifié leur vie pour leurs seigneurs respectifs. Dans un cas comme dans l’autre, le concept de nation n’est jamais intervenu. Telle est l’origine de la dichotomie fondamentale qui s’attache jusqu’à nos jours à la commémoration des victimes de la guerre au Japon.

L’hommage aux esprits des « loyaux serviteurs »

En 1868, une shôkonsai (littéralement « cérémonie pour l’accueil des âmes ») a été célébrée à Kyoto, la capitale impériale, en vue de pacifier les esprits des guerriers de Satsuma, Chôshû et de trois autres domaines tombés au cours de deux batailles antérieures à la restauration du pouvoir impérial. Ce fut la première cérémonie de ce genre célébrée sur l’ordre de l’empereur Meiji pour consoler les esprits des « loyaux serviteurs ». L’année suivante fut celle de la fondation du Tokyo Shôkonsha, le prédécesseur de l’actuel sanctuaire de Yasukuni, à Tokyo, devenue la capitale du nouveau pouvoir impérial. Ce sanctuaire shintô, dont le nom signifie « sanctuaire pour l’accueil des âmes », est devenu la clef de voûte de l’édifice consacré à l’hommage aux esprits des Japonais morts en combattant pour l’empereur.

Le sanctuaire de Yasukuni au début du XXe siècle (photo : Bibliothèque nationale de la Diète)

Dans le même temps, les daimyô (seigneurs féodaux) ont construit des sanctuaires pour accueillir les âmes de leurs propres loyaux serviteurs. Les sanctuaires destinés aux soldats tombés dans les rangs des troupes des domaines qui s’étaient regroupés pour soutenir l’empereur avaient eux aussi leur place dans l’appareil commémoratif au sommet duquel se trouvait le Tokyo Shôkonsha. Cet appareil avait pour mission de rendre honneur aux âmes des Japonais qui avaient donné leur vie pour l’empereur et pour l’empire, mais l’idée de célébrer leur mémoire en tant que symboles de l’unification de la nation était totalement absente.

Le fait que l’idée de sacrifice pour la nation était totalement absente de l’hommage rendu aux victimes de la guerre est devenu encore plus évident après l’expédition menée contre Taïwan en 1874. Cette intervention armée s’est soldée par la perte de 538 vies du côté japonais, soit 13 % des effectifs engagés, constitués de 3 658 militaires et civils soutenus par 500 et quelques travailleurs. Mais sur ce nombre, seules 12 victimes, soit 2,2 % du total, ont été intégrées dans les rangs des morts dont la mémoire est célébrée au Tokyo Shôkonsha. Ce qui montre bien que, même dans le cas d’interventions armées outre-mer menées par et pour l’État, les victimes n’avaient pas automatiquement accès au statut d’esprits héroïques ayant sacrifié leur vie pour la patrie. La dichotomie fondamentale qui s’attache à la commémoration par l’empire des victimes de la guerre réside dans le fait que le statut de loyal serviteur auquel on rend hommage ne s’applique pas à toutes. Le vide laissé par ce système à l’échelle nationale a été comblé par la célébration de la mémoire des victimes de la guerre par le peuple au niveau des collectivités locales.

La célébration de la mémoire des victimes de la guerre au niveau populaire

En fait, ce n’est pas à l’occasion d’un conflit externe que cette forme de célébration a commencé, mais à l’issue de la rébellion de Satsuma de 1877. L’empereur Meiji fit entrer au Tokyo Shôkonsha les âmes de 6 959 victimes de ce soulèvement et de la rébellion de Saga, survenue trois ans plus tôt. Dans le même temps, des initiatives ont été prises au niveau local pour célébrer des cérémonies ou bâtir des monuments en l’honneur des esprits héroïques des membres de la population locale morts au combat.

On peut trouver un exemple de ce genre de commémoration à Matsue, la capitale de la préfecture de Shimane. Le Matsue Shôkonsha, qui héberge les esprits des victimes locales de la guerre, a été construit peu après la fin du conflit de 1877 et un grand rituel commémoratif s’y est tenu dix ans plus tard. L’année suivante, en 1878, un monument a été édifié en l’honneur des victimes de la rébellion grâce à l’apport financier de l’ancien daimyô, gouverneur de la préfecture, et de résidents locaux, notamment à travers des collectes effectuées dans les écoles élémentaires de la région. Une fois achevé, le monument a été inauguré par une cérémonie officielle doublée de rituels associant les cultes shintô et bouddhiste. Dans la ville parée de drapeaux, d’arches fleuries et de lanternes, des dizaines de milliers de gens se pressaient dans les rues en une parade qui ressemblait à la célébration d’une victoire. Diverses formes de commémoration ont également eu lieu à Fukumitsu, un village de la même préfecture, avec notamment des rituels shintô et bouddhistes ainsi que des combats de sumô ; outre cela, les habitants de la région ont financé l’édification d’un monument dédié aux victimes locales de la guerre. C’est ainsi que ces dernières ont finalement été célébrées comme des héros locaux selon un mode fondé sur une autre logique que celle de l’État.

Suite > La coexistence des formes étatiques et populaires de commémoration

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