
Travailler jusqu’à en mourir, ou le « karôshi » : le contexte historique et social du Japon
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Le contexte social du karôshi
Ce contexte ne peut être compris qu’à la lumière des trois facteurs suivants.
En premier lieu, à partir de la Restauration de Meiji en 1868, dans le but d’échapper à la subordination à l’Occident et de renforcer sa puissance nationale, le Japon a imposé de longues heures de travail à sa population pour devenir « un pays riche, avec une armée forte », « développer l’industrie et encourager le commerce », ce qui lui a permis de réaliser sa « révolution industrielle ». Puis, après la Seconde Guerre mondiale, afin de surmonter le choc de la défaite, de rattraper et de dépasser l’Occident sur le plan économique, le pays a fait croître son économie en faisant des longues heures de travail la base de sa gestion. Ainsi, cette durée excessive des heures de travail est une pratique vieille de presque 150 ans au Japon, puisqu’elle a commencé avec la restauration de Meiji. Ce système ne pourra être changé que par une réforme historique, qui nécessitera courage et détermination tant des milieux économiques que du gouvernement.
En deuxième lieu, au Japon, l’idée de droits humains ne s’est pas totalement enracinée sur les lieux de travail, même avec la nouvelle Constitution de l’après-guerre. Comme le montre l’expression : « la Constitution s’arrête à la porte des kaisha (entreprises) », ses principes ne pénètrent pas à l’intérieur des entreprises, ces collectivités spécifiques au Japon, où priment leurs bénéfices, et non les droits humains des personnes qui y travaillent. Les syndicats ne sont pas assez forts et n’ont pas assez de poids pour remplir leur fonction, à savoir l’amélioration des conditions de travail.
Enfin en troisième lieu, il faut noter que le Japon est un pays qui se distingue au plan mondial par l’excellence du service offert aux consommateurs et aux clients, excellence rendue possible par les longues heures travaillées par les employés du secteur des services. De nombreux restaurants et commerces de détails sont ouverts 24h/24, ce qui n’est possible qu’en imposant aux employés le pénible travail de nuit. Les services de messageries privées permettent de se faire livrer rapidement, tôt le matin comme tard le soir, car leurs chauffeurs travaillent de longues heures. Voici la réalité : de nombreux travailleurs de ces restaurants, commerces de détail et entreprises de transport, meurent de karôshi. Aujourd’hui, il est impératif de réfléchir à la manière de protéger la santé et la vie de ces personnes en limitant jusqu’à un certain point les avantages qu’offrent ces services.
Pour la prévention du karôshi
Même si tardivement, les initiatives pour lutter contre ce phénomène progressent ces dernières années. Grâce aux actions de citoyens centrées autour de familles de victimes, le Parlement a adopté à l’unanimité en juin 2014 une loi sur le karôshi stipulant que la prévention de ce phénomène était une obligation nationale. Enfin, le gouvernement a fait préparer un livre blanc à ce sujet.
Pour supprimer la durée excessive du travail et ainsi le karôshi, il faut réfléchir à des mesures appropriées fondées sur les trois points suivants.
Premièrement, les chefs d’entreprise japonais devraient se libérer du « mythe des longues heures de travail » qui s’est créé au Japon, en apprenant de l’expérience de pays européens comme l’Allemagne, la France ou la Suède, pour impulser un vrai changement d’orientation, vers une gestion basée sur des heures de travail plus courtes.
Deuxièmement, le gouvernement devrait s’intéresser activement à ce problème et utiliser de manière appropriée l’autorité de l’État pour éliminer la durée excessive du travail, en réformant la législation et en veillant à ce qu’elle soit véritablement appliquée.
Troisièmement, les citoyens devraient contribuer à ce changement, en exprimant leurs opinions, et en critiquant si nécessaire le gouvernement et les chefs d’entreprise pour qu’ils respectent les droits humains des travailleurs. Ils devraient aussi se montrer moins exigeants pour ne pas encourager le surmenage des travailleurs des secteurs des services.
La prévention des décès liés au surmenage passe par la prise de conscience du problème par l’ensemble des Japonais : discuter de ce sujet le plus activement possible est indispensable.
(D’après un article en japonais du 7 avril 2017. Photo de titre : Me Kawahito Hiroshi, l’auteur de cet article, en compagnie de la mère de Takahashi Matsuri qui a mis fin à ses jours à 24 ans en décembre 2015 après avoir travaillé un an chez Dentsû. À Tokyo, le 20 janvier 2017. Jiji Press)