
Kazuo Ishiguro, le Japon et le rôle de la mémoire
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Des orphelins exilés loin de leur patrie
Les romans suivants de Kazuo Ishiguro ont essentiellement l’Europe pour cadre. En revanche When We Were Orphans (Quand nous étions orphelins), paru en l’an 2000, se déroule en partie dans la Concession internationale de Shanghai, d’abord avant la Seconde Guerre mondiale puis pendant l’invasion japonaise de 1937. On sait que le grand-père de Kazuo Ishiguro a vécu dans la concession étrangère et que son père y est né. On serait donc facilement tenté d’insister sur le côté autobiographique de l’œuvre. Mais la description de la ville que donne l’écrivain ne prétend pas correspondre trait pour trait à Shanghai, même si elle est particulièrement évocatrice. Christopher Banks, le personnage principal de Quand nous étions orphelins, a grandi dans la Concession internationale où il avait pour meilleur ami un garçon japonais nommé Akira. Après la disparition de ses parents, il est envoyé en Angleterre. Une fois devenu adulte, Christopher devient détective, un métier qui le fait revenir en Chine. Aux cours de ses pérégrinations, il rencontre un soldat prisonnier qu’il ramène dans le camp japonais, en pensant qu’il s’agit d’Akira, son ami d’enfance. Ce qui donne une nouvelle fois, bien qu’à un degré moindre que Un Artiste du monde flottant, l’occasion à l’écrivain japonais de se pencher sur l’histoire de l’Archipel pendant la guerre.
Mais ce que Kazuo Ishiguro examine au microscope dans Quand nous étions orphelins, c’est la politique colonialiste liée au trafic de l’opium de la Grande Bretagne bien plus que la stratégie agressive du Japon en Asie. De même qu’Akira, tel un miroir, renvoie à Christopher son image d’orphelin exilé à Shanghai loin de son contexte culturel, de même la violence de l’attaque japonaise sert de contrepoint aux effets destructeurs des pratiques corrompues de la Grande Bretagne en Chine. Dans le même temps, le Japon, qui est constamment présent dans les coulisses, est présenté comme un idéal, celui de la patrie perdue, par Akira et le soldat avec lequel Christopher le confond.
Histoire, mémoire et oubli
Dans son dernier roman, Le Géant enfoui, paru en 2015, Kazuo Ishiguro met en scène un couple de vieillards qui partent à le recherche de leur fils dans une Angleterre du VIe siècle largement inspirée par les grandes légendes arthuriennes. Il évoque de façon allégorique le problème de la mémoire et de l’oubli – en particulier des crimes – par le biais d’un terrible monstre, la dragonne Querig, qui diffuse un brouillard chargé d’occulter la mémoire des hommes. Une interview récente de Kazuo Ishiguro montre que s’il s’intéresse de près aux côtés sombres du passé des États-Unis, de l’Angleterre et d’autres pays, il est aussi concerné par la question de l’interprétation de l’histoire au Japon. (voir interview en français de Kazuo Ishiguro de « l’Obs » sur Internet en date du 19 février 2015 « Pour ne pas se désintégrer, une société doit parfois oublier son passé »).
« Le Japon – comme je vis très loin du Japon, je regarde tout cela avec une grande distance – a toujours été en conflit avec la Chine et l’Asie du Sud-Est à propos de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Les Japonais ont décidé d’oublier qu’ils se sont comportés en agresseurs et tout ce que l’armée impériale a fait en Chine et en Asie du Sud-Est durant cette période. »
Aujourd’hui, Kazuo Ishiguro ne cherche plus, comme auparavant, à décrire sa vision personnelle du Japon dans ses romans. Mais ses racines culturelles n’en continuent pas moins à exercer une influence importante sur ses œuvres, même si c’est de façon indirecte. Au début du mois de juin 2015, il a fait un séjour au Japon dans le cadre de la promotion de son dernier roman, Le Géant enfoui. À cette occasion, il a donné une interview à l’Université Keiô de Tokyo qui ne devrait pas tarder à être publiée et à donner un nouvel éclairage sur le sujet.
(D’après un texte en anglais du 29 mai 2015. Photo de titre : Des romans de Kazuo Ishiguro traduits en japonais. Photo de Kazuo Ishiguro : Robert Sharp / English PEN)
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